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De l’usage politique des statues de Bouddha en Birmanie

L’usage du bouddhisme à des fins politiques est une constante de la politique birmane, pratiquée par la plupart des factions du pays.

La question est souvent et surtout de savoir comment cet usage se fait et avec quelle finalité, les politiciens mélangeant une foi parfois sincère et le calcul populiste. C’est ainsi que deux affaires de statues de Bouddha viennent de secouer légèrement le pays, légèrement car la majorité de la population était quand même plus préoccupée des conséquences économiques de la gestion de la pandémie de Sars-CoV-2 que de ces histoires de statues.

Première affaire, celle du monastère de Seindamuni, situé sur le Mont Min Wun, dans la circonscription de Pyinmana, dans la région de Nay Pyi Taw. En cause, la gestuelle des statues qui ne respecte pas les préceptes du bouddhisme Theravada – la confession pratiquée en Birmanie -, selon le ministère des Affaires Religieuses et de la Culture. Le 6 juillet 2020, un communiqué du ministère a qualifié les statues de « déshonorantes » et a ordonné le retrait de 66 d’entre elles.

Une foi théorique très éloignée des pratiques réelles du quotidien

Les statues représentent Bouddha une main derrière le dos et l’autre devant, les paumes tournées vers le ciel. Selon un universitaire spécialisé dans l’architecture, cette posture symbolise une protection face aux aléas de la vie, qu’ils arrivent de face ou de dos. Les fidèles, en vénérant les statues ou en leur faisant des offrandes, acquerraient cette protection. « Mais l’enseignement de Bouddha, c’est de suivre sa voie et non de construire des idoles en espérant qu’en les vénérant nos désirs seront exaucés », explique l’universitaire.

Une explication juste pour ceux qui étudient cette pratique religieuse d’un point de vue théologique mais plutôt amusante pour tous ceux et celles qui sont entrés dans une pagode et y vont vu les requérants prier en psalmodiant des textes appris par cœur… et la plupart du temps incompris dans leurs détails par ceux qui les récitent lorsqu’ils ne sont pas des religieux eux-mêmes. Car l’essence même de la pratique bouddhiste des Birmans est de vénérer Bouddha et d’en attendre qu’il exauce les désirs émis. Dans la pratique, pas de suivre sa voie.

Les dons, ça marche, ça apporte bien de la chance, regardez ce ministre…

C’est d’ailleurs la confusion entre la position théorique des statues de l’Eveillé et celles que le ministère déplore qui suscite la polémique. La posture des statues incriminées s’apparente au rituel de Yadaya-Brahman, pratique relevant de l’astrologie pour éviter la malchance, favoriser la richesse et le pouvoir et donc aller à l’encontre du karma, selon les théologiens du Theravada. Ces cérémonies d’Yadaya-Brahman sont là encore très pratiquées par les Birmans, notamment les plus puissants qui y ont facilement recours ainsi qu’aux conseils des astrologues. Ceux-ci se situent d’ailleurs très souvent aux abords des pagodes, par exemple celle de Sulé au centre de Yangon.

Autre point de friction pour le gouvernement actuel vis-à-vis de ceux qui ont payé pour ces statues, des stupas – tumulus pointus – ont également été érigés, qui portent des inscriptions comme « Que le pouvoir reste établi longtemps » ou « Que le trône reste établi longtemps », inscriptions interprétées par le ministère comme des vœux à la gloire de l’ancien gouvernement militaire. Le Parti de l’Union, de la Solidarité et du Développement (PUSD), qui constitue le bras politique des chefs militaires, a rejeté les allégations comme quoi il serait à l’origine de ces inscriptions et statues : « Ce n’est ni une donation du parti ni la politique du parti. Les dons ont été faits par des membres du parti au titre de leurs propres croyances ». Et un dirigeant de parti d’ajouter, non sans malice, « que ces dons ont quand même prouvé leur efficacité : regarder l’un des principaux donneurs, U Thein Swe, il est l’actuel ministre du Travail, aussi un ancien général et il a déjà servi comme ministre dans trois gouvernements successifs. Je suppose que les autres donateurs ont juste voulu suivre son exemple, puisque cela semble fonctionner ».

Un Bouddha à l’effigie de l’ancien dictateur Than Shwe ?

Certaines des statues ont été retirées dès l’ordre du ministère des Affaires Religieuses et de la Culture et celui-ci a menacé : « S’ils ne suivent pas l’ordre pour toutes les sculptures, nous entamerons des procédures légales ». L’abbé du Seindamuni a aussi été convoqué devant la Sangha Maha Nayaka, l’organe qui supervise la vie religieuse bouddhiste en Birmanie. La Sangha a intimé l’ordre à l’abbé de faire enlever toutes ces statues. Pour le moment, rien n’a été dit et aucune mesure n’a été prise pour les stupas.

L’autre affaire de statue est plus délicate car elle met en cause l’ancien dictateur Than Shwe. Et cette œuvre aussi est dans le collimateur du ministère des Affaires Religieuses et de la Culture, décidément plus actif en ces temps de crise de la Covid-19 et de préparation des élections générales du 8 novembre 2020 que pendant les cinq ans qui ont précédé… Le ministère voit dans une sculpture de jade érigée en 1999 à la Shwedagon, la principale pagode du pays, un Bouddha à l’effigie de… Than Shwe. La ressemblance éventuelle n’avait pour l’instant jamais ému personne mais c’est désormais chose faite.

« Vous ne pouvez pas démolir une statue de Bouddha sans raison majeure »

Double problème : d’abord de nombreuses personnalités se sont inclinées devant cette statue lors d’une visite officielle – Xi Jinping, Ban Ki Moon par exemple – et reconnaître la ressemblance serait insultant pour elles, et ensuite Than Shwe, quoi qu’officiellement retiré des affaires, reste très influent. Point amusant : l’ancien dictateur est connu pour sa foi dans les astrologues, qu’il consultait systématiquement avant toute décision majeure. Cette statue pourrait donc avoir pour lui bien plus d’importance que les « simples » 324 kilogrammes de jade, les 91 rubis, les neuf diamants et les 2,5 kilogrammes d’or qui la compose.

Malgré tout, le ministère a voulu enquêter et faire retirer l’œuvre. Mais cette fois-ci, il est tombé sur un bec, preuve de l’influence encore grande de l’ancien homme fort du pays. Le groupe de dix moines supérieurs qui supervisent la plus célèbre pagode de Birmanie est allé contempler la statue après que l’histoire a fait le tour des réseaux sociaux disponibles dans le pays et ils ont conclu le 16 juillet 2020 que l’œuvre « est tout à fait conforme au canon Theravada comme il est défini en Birmanie ». Une belle pierre dans le jardin du ministère, que commente un universitaire local : « Vous ne pouvez pas démolir une pagode ou une statue de Bouddha sans une raison majeure. Celle-ci est le plus souvent une posture incorrecte, notamment des mains. Les supérieurs ont vérifié et constaté que tout était normal ». Ils refusent donc de tenir compte de l’avis du ministère, que les moines ont manifestement perçu comme relevant du jeu politique et populiste. D’ailleurs le principal a voulu bien remettre les choses en place, concluant que « il est normal que les visages ou formes des statues soient influencés par les cultures des pays, comme en Thaïlande ou en Inde, et par leurs personnalités majeures ».

Lepetitjournal.com – 20 juillet 2020

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