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En Birmanie, les conséquences « dramatiques» du coup d’État de 2021 sur l’économie

En Birmanie, le principal parti pro-militaire revendique depuis lundi 29 décembre la victoire de la première phase des élections législatives. Des élections organisées par la junte au pouvoir depuis le coup d’État en 2021, et critiquées par de nombreux pays et observateurs internationaux. Ces derniers dénoncent la répression de tout semblant d’opposition et une manœuvre destinée à pérenniser le régime. 

Alors que deux autres phases du scrutin sont prévues les 11 et 25 janvier 2026, l’économie birmane depuis le coup d’État est aussi dans une situation complexe. Entretien avec Elsa Lafaye de Micheaux, docteure en économie et professeure d’économie politique de l’Asie du Sud-Est à l’Inalco (l’Institut national des langues et civilisations orientales).

RFI : Y a-t-il des conséquences importantes sur l’économie birmane depuis le coup d’État de 2021 ?

Elsa Lafaye de Micheaux : Oui, les conséquences de cet évènement ont été dramatiques et ont conduit à une fragmentation entre les différents États de Birmanie. Il y a eu un recul très fort du textile. Cette petite industrie s’était rapidement développée pendant les dix années de démocratisation du pays. Les exportations ont retrouvé en 2023 leur niveau d’avant le Covid et le coup d’État de 2021 qui, rappelons-le, a eu lieu juste après la crise sanitaire. L’agriculture reste le secteur le plus important et représente 30 % à 40 % du PIB, représentant 60 % de l’emploi total.

Le tremblement de terre de 2025 a encore plus compliqué la situation, sachant que cette année a aussi été marquée par un contexte très défavorable pour l’exportation des produits birmans avec les tarifs douaniers américains. Donald Trump a visé le monde entier et en particulier l’Asie du Sud-Est. Si le Cambodge et le Vietnam ont pu renégocier ces tarifs, la Birmanie ou même le Laos n’ont pas été capables de le faire, ils ont donc des tarifs élevés concernant les États-Unis. C’est un faisceau de facteurs délétères pour l’économie birmane.

Je pense qu’il n’est pas facile d’en parler aujourd’hui, alors que nous avions une image claire et positive en 2017, 2018, 2019… La croissance était rapide et les perspectives étaient bonnes. On parlait de 6,2 %, même 6,4 % de croissance dans les années qui ont précédé la pandémie. Or, c’est une croissance robuste a priori durable, tous les observateurs la voyaient comme quelque chose qui allait se poursuivre, mais elle a été frappée de plein fouet par le coup d’État.

L’arrivée de la junte au pouvoir en 2021 a bouleversé les dix années de démocratisation bénéfiques pour l’économie ?

De démocratisation, d’ouverture, mais aussi de rétablissement des liens économiques normaux, qui étaient assortis pour la Birmanie de clauses d’exportations très favorables. D’abord pour l’Union européenne à partir de 2012, puis pour les États-Unis à partir de 2016. Autrement dit, le pays a décidé de s’ouvrir, avec, en face, de grands partenaires commerciaux très favorables. L’économie birmane s’est insérée là-dedans et avait tout pour elle. Le fait d’être en retrait et en retard par rapport à la région du Sud-Est asiatique a aussi permis, avant l’arrivée de la junte, de faire de la Birmanie un eldorado où on pouvait investir, se positionner, avec une dynamique marquée par l’arrivée de nombreux investissements étrangers. Tout ça a été coupé par le coup d’État de 2021 qui a entraîné des répercussions énormes. Le caractère rentier de la Birmanie avait pourtant attiré des investissements au carrefour de l’Inde, de la Chine, de l’Asie du Sud-Est…  Il y avait des projections de la part des grands voisins, notamment en termes d’infrastructures, avec des projets routiers et ferroviaires. Il faut aussi souligner la diversité des acteurs extérieurs encore présents en Birmanie malgré les sanctions de la part de certains pays.

Y a-t-il aussi une économie plus difficile à cerner, non officielle ?

Oui, on peut parler des « scam centers » (centres d’arnaque) qui représenteraient un bloc comparable à hauteur de 35 % du PIB, ou encore de la production d’opium au Nord qui a toujours été importante. La junte au pouvoir a également vu le réchauffement climatique entraîner certaines répercussions : la population est livrée à elle-même. La place est faite pour les secteurs illégaux qui deviennent des options pour la population afin de survivre. C’est une dépendance de sentiers majeurs… impossible de revenir en arrière, c’est déstructurant et dramatique pour tout le pays.

Qu’en est-il de l’inflation dans le pays ?

L’industrie du textile a, par exemple, augmenté les salaires de 10 à 20 % en 2023. On peut se dire que c’est énorme, mais en fait, l’inflation est tellement importante que la hausse des salaires ne peut pas rattraper le pouvoir d’achat. Donc, de toute façon, on assiste à une paupérisation de la population, même dans le textile. Quand il y a eu l’ouverture, le développement du pays, l’industrie manufacturière a pris de l’ampleur. Le textile représentait un quart de cette industrie en Birmanie. Avec la crise actuelle, il y a des coupures d’électricité très récurrentes et larges dans le pays. Les deux tiers des usines textiles travaillent ainsi avec des générateurs et considèrent avoir un tiers de pertes lié à ces problèmes d’électricité. Plus globalement pour la population, l’idée de revenir à un état de survie est très répandue.

Quelles perspectives s’offrent désormais à la Birmanie ?

Ce sont des perspectives sombres, et le conflit est à la première place. Je pense que la dégradation se trouve globalement du point de vue du droit, des perspectives individuelles… « Vivre mieux demain » était un sentiment partagé par beaucoup de Birmans pendant les dix ans de démocratisation. Il y avait des ouvertures, avec les universités notamment. Sur le plan économique, c’est très fragmenté et il y a des logiques économiques différentes selon les zones du territoire : à certains endroits où le conflit fait rage, l’économie de guerre est centrale, tandis que dans les zones où l’agriculture est omniprésente, c’est une économie basée sur le secteur agricole.

Par Juliette Pietraszewski – Radio France Internationale – 31 décembre 2025

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