«Les armes sont dans leurs mains» : en Birmanie, le deuil et l’impuissance d’un père face à la répression
Face aux groupes rebelles et aux minorités ethniques, la junte birmane, au pouvoir depuis le coup d’État du 1er février 2021, continue d’asseoir son autorité sans partage sur le pays. Conscription forcée, enlèvements de civils utilisés comme boucliers humains, intimidations, emprisonnement de prisonniers politiques, salves de bombardements : la violence de l’armée se déploie sur l’ensemble du territoire. Elle s’est notamment abattue sur un homme dont la famille a été dévastée par le régime et que RFI a rencontré.
« Quand il est mort, mon cœur s’est brisé. » La voix rauque d’U Myo* se noue lorsqu’il évoque le sort tragique de son fils aîné. Moto-taxi de 57 ans, il vivait entouré de ses quatre enfants avant le coup d’État du 1er février 2021. Désormais, il ne lui reste que ses filles.
Sa vie a basculé en même temps que le destin de son pays : « Kaung, mon aîné, était un leader étudiant, raconte-t-il depuis la terrasse désertée d’un restaurant de Rangoun. Il a participé aux manifestations. Quand l’armée a commencé à les réprimer, il était impossible pour lui de rester ici. Comme d’autres, il a rejoint la résistance et est parti pour les zones libérées. » Des dizaines de milliers de jeunes ont quitté les villes pour prendre le maquis – ou plutôt la jungle. Son fils rejoint les Forces de défense du peuple (PDF), « le choix d’une génération », souffle son père.
Un engagement qui entraîne immédiatement une surveillance étroite de la famille. U Myo, sa femme, ses deux filles et son second fils sont suivis par les services de renseignement, malgré l’absence totale de nouvelles. Un silence qui dure un an et demi, jusqu’à la réception d’un message en 2023. « J’ai appris qu’il se trouvait dans la région de Bago. Il nous a dit que nous pourrions le voir, sa mère et moi, en février 2024. »
« Papa, je dois partir sur le front »
Mais, quelques jours avant la date prévue, un dernier message arrive : « Papa, je dois partir sur le front. N’essaie pas de m’appeler pendant quelques jours. » Les premières nouvelles ne viennent pas de lui. Ce sont les amis de Kaung, qui disent à U Myo d’aller sur Facebook, où l’unité annonce sa mort.
Son fils est tombé au combat : le 7 février 2024, son groupe lance une attaque contre une position de la junte. Au moment de se replier, les combattants apprennent que plusieurs déserteurs de l’armée cherchent à les rejoindre. Ils font alors demi-tour. « C’est à ce moment-là qu’ils ont été frappés par une attaque aérienne, raconte son père, la voix tremblante. Six d’entre eux sont morts sur le coup. Mon fils a été blessé à la poitrine. Ils n’avaient pas assez de sang pour effectuer une transfusion. Il est mort le lendemain. »
La douleur est d’autant plus vive qu’U Myo n’a pas pu se rendre à l’enterrement, organisé dans la jungle. Trop dangereux. Au deuil s’ajoutent rapidement la suspicion et la pression des autorités. « Nous n’avions pas le droit d’organiser la cérémonie traditionnelle de sept jours. Nous sommes allés dans un monastère à la place, où un policier en civil est venu nous voir. J’ai dû lui mentir et dire que je rendais hommage à mes parents, décédés depuis longtemps. »
Depuis, chaque mois, U Myo retourne au monastère pour faire une offrande en mémoire de son fils. Pour s’apaiser, il consulte fréquemment la page Facebook de l’unité, où il trouve des photos et des vidéos. « Je suis tellement fier de mon fils. Je lui ai laissé le choix, je n’ai rien décidé pour lui. Maintenant, je sais que son nom restera à jamais celui d’un homme honorable. »
« Je ne sais même pas dans quel bataillon il combat »
Malgré son calme apparent et sa volonté de continuer à se battre pour ses enfants, les décisions de la junte et de son chef, Min Aung Hlaing, continuent de frapper le foyer d’U Myo. En 2024, l’armée met en place la conscription afin de compenser son manque d’effectifs sur le front. Selon une estimation du média en exil The Irrawaddy, près de 70 000 soldats auraient été recrutés par ce biais.
Une mesure qui a permis à l’armée de regagner du terrain, mais qui s’applique de manière inégale selon les territoires et les classes sociales. « Dans mon village, une taxe d’environ 20 euros est imposée pour chaque jeune homme qui ne se présente pas au service militaire, explique un syndicaliste. Les foyers sont obligés de payer. »
Après le départ de son fils aîné, le second fils d’U Myo part travailler dans une usine d’aluminium afin d’aider financièrement sa famille, jusqu’au printemps dernier. « Un soir, vers 23 heures, il est sorti avec trois autres hommes de son atelier. Des militaires les ont arrêtés et forcés à monter dans un camion », raconte-t-il, désemparé. Les plus jeunes sont embarqués et enrôlés de force dans l’armée. Le quatrième homme, âgé de 60 ans, est relâché. C’est lui qui livre le récit à U Myo. Le père appelle alors inlassablement le téléphone de son fils. Durant les premières semaines, quelqu’un décroche brièvement avant de raccrocher. Puis, plus rien. L’appareil est désormais définitivement éteint.
« J’ai tenté de contacter les militaires, les responsables. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Je ne sais même pas dans quel bataillon il combat », confie-t-il, abattu. L’enlèvement subi par sa famille est loin d’être un cas isolé. Les témoignages se multiplient.
Pour U Myo, la pression financière a accompagné le déchirement et l’absence de ses deux fils, volés par la junte. Sans leurs revenus, la précarité est totale pour son foyer. Son emploi de moto-taxi est illégal et peut disparaître du jour au lendemain sur décision des autorités. « À mon âge, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Peut-être gardien d’immeuble, mais ce ne serait même pas suffisant pour nourrir ma famille. »
L’inflation galopante a fait chuter le pouvoir d’achat des classes populaires de Birmanie. U Myo ne cache pas sa haine de la junte, mais aussi son impuissance et sa colère : « La loi n’existe que dans leurs bouches. Les armes sont dans leurs mains. Nous ne pouvons rien. »
* Le prénom a été modifié.
Par Nicolas Rocca – Radio France Internationale – 1er Février 2026
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