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Birmanie : après le coup d’Etat, le coup de farce judiciaire

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Les autorités militaires ont inculpé Aung San Suu Kyi et le président, notamment pour importation illégale de talkies-walkies. La désobéissance civile prend de l’ampleur malgré les mises en garde de l’armée.

Arrêtée et maintenant inculpée. La junte dirigée par Min Aung Hlaing ne recule devant aucun procédé pour faire taire le gouvernement démocratiquement élu, accabler Aung San Suu Kyi et faire régner l’ordre militaire. Après le coup d’Etat de lundi, les nouvelles autorités ont porté plainte mercredi contre l’ex-cheffe du gouvernement, vraisemblablement toujours assignée à résidence à Naypyidaw.

Elle est poursuivie «pour avoir enfreint une loi sur les importations et les exportations» et un tribunal «a ordonné sa détention provisoire» jusqu’au 15 février, a annoncé Kyi Toe, porte-parole de la Ligue nationale pour la démocratie (LND). La police du Myanmar reproche à la patronne de la LND d’avoir importé illégalement et sans autorisation six talkies-walkies, trouvés lors d’une perquisition à son domicile dans la capitale birmane.

Atours de la légalité

Selon les documents consultés par la presse birmane, le maintien en détention d’Aung San Suu Kyi a été prolongé «afin d’interroger des témoins, de demander des preuves et de solliciter un avocat après avoir interrogé l’accusée».

Une seconde plainte vise également le président Win Myint, arrêté lui aussi lundi et toujours détenu par les forces armées. Il lui est reproché d’avoir violé une loi sur la gestion des catastrophes naturelles et plus précisément de n’avoir pas respecté des protocoles visant à lutter contre la propagation du coronavirus pendant la campagne électorale de novembre.

L’artifice judiciaire est farcesque, mais il permet à l’armée de parer, sinon de justifier, son coup de force des atours de la légalité. Par le passé, les généraux birmans ont souvent usé et abusé de ces recours procéduriers contre la Lady. Dans les années 2000, presque chaque printemps, ils devaient se creuser la tête pour justifier la prolongation de sa détention.

Un «crétin» dans le jardin de la Lady

En 2009, à la suite d’un curieux incident, ils avaient trouvé une excellente occasion pour l’emprisonner dans la sinistre prison d’Insein dans le nord de Rangoun. Un Américain, à la fois «illuminé» et «crétin», selon les proches de l’opposante birmane, s’était cru investi d’une «mission confiée par Dieu». Après avoir traversé le lac Inya avec des palmes de fortune John William Yettaw s’était introduit chez Aung San Suu Kyi. Et, curieusement, sans être remarqué par les cerbères des forces de sécurité birmanes qui veillaient sur la résidence de la Lady au 54 University avenue à Rangoun. Il avait été arrêté, condamné avant d’être expulsé puis rapatrié. Surtout, Aung San Suu Kyi, qui n’y était pour rien, avait écopé de dix-huit mois de prison supplémentaires. Cette fois, pas de palmes, ni de nageurs, mais des talkies-walkies importés.

Les forces de sécurité ont également mené, mercredi, de nombreux raids dans plusieurs locaux de la LND et des documents saisis. Ces actions interviennent alors que le mouvement de désobéissance civile prend de l’ampleur et qu’un embryon de résistance s’ébauche.

Des chants pour «Mother Suu»

Pour la deuxième soirée consécutive, à 20 heures quand débute le couvre-feu, des Birmans ont entamé un «concert de casseroles, de klaxons, mais également des mini-manifestations de rue avec des chants, des drapeaux brandis et des slogans pour soutenir mother Suu», raconte un jeune birman résident dans le centre-ville de Rangoun et joint par Libération ce mercredi soir.

Lancé sur Facebook, le mouvement de désobéissance civile prend de l’ampleur avec près de 180 000 abonnés. Dans certains hôpitaux, des médecins et des professionnels de santé, ont porté des rubans rouges (la couleur de la LND), et refusé de travailler, sauf en cas d’urgence médicale. Sur le qui-vive, les autorités ont averti les Birmans, les mettant en garde contre tout discours ou message qui pourrait «encourager des émeutes ou une situation instable».

Pas de déclaration commune à l’ONU

Présenté comme «inévitable» par le général Min Aung Hlaing, le coup d’Etat continue d’être vivement condamné. Les ministres des Affaires étrangères du G7 ont été unanimes à critiquer le coup de force de la Tatmadaw, l’armée birmane. Le président des parlementaires de l’Asean (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) pour les droits de l’homme, Charles Santiago, a déclaré que les nouvelles accusations brandies mercredi étaient ridicules. «C’est une tentative absurde de la junte pour légitimer sa prise de pouvoir illégale», a-t-il déclaré dans un communiqué.

Mais ces condamnations qui se multiplient ne pallient pas le manque d’unité au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. Réuni mardi en urgence et à huis clos, il n’est pas parvenu à élaborer une déclaration commune. Des négociations seraient toujours en cours, notamment pour obtenir le soutien de la Chine. En 2017, après les massacres de masse contre les Rohingyas, les responsables chinois avaient bloqué toute initiative au sein du Conseil de sécurité.

Par Arnaud Vaulerin – Libération – 3 février 2021

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