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La Birmanie au bord de la guerre civile : trois questions pour mieux comprendre la situation

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Cinq mois après le coup d’État militaire qui a déposé Aung San Suu Kyi et son parti la Ligue nationale pour la démocratie (LND), des civils prennent les armes. La résistance s’organise et l’armée, malgré ses moyens, peine à contrôler le pays et à obtenir le soutien de la population. Sur fond de crise économique et sanitaire, la Birmanie avance vers une guerre civile.

Depuis le coup d’État militaire du 1er février 2020 qui a déposé la Prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi, les civils s’organisent en mouvements d’autodéfense. L’armée, déjà confrontée au conflit ethnique qui fait rage depuis des décennies dans les régions frontalières de la Birmanie, doit se battre sur plusieurs fronts. Ces nouvelles milices, parfois alliées à des groupes ethniques, défient la junte dans des régions auparavant pacifiques.

1. Comment s’organise la résistance en Birmanie ?

Après avoir réprimé les mouvements de protestation, les militaires se confrontent maintenant à une résistance armée et organisée. Il n’y a plus de manifestations de masse mais sur le terrain, plusieurs groupes d’autodéfense s’implantent. Le gouvernement en exil (NUG), formé par d’anciens élus destitués, a mis en place des comités appelés les forces de défense du peuple ​[People’s Defence Forces].

Ces jeunes des villes rejoignent parfois les guérillas ethniques, implantées depuis des décennies dans les zones frontalières, particulièrement dans les états Kachin et Shan, au nord et à l’est du pays, où l’histoire des hostilités avec l’armée est longue. L’Union nationale Karen (KNU), une des principales organisations rebelles, présente au long de la frontière avec la Thaïlande, a mis fin en avril au cessez-le-feu signé en 2015 avec l’armée.

Les nouveaux résistants se forment au maniement des armes et mènent des attaques ciblées contre les militaires et leurs alliés (chefs de villages ou entrepreneurs proches de la junte). Tous ces mouvements de résistance s’unissent face à un adversaire commun : l’armée.

«Sur le terrain, nous assistons à une sorte d’alliance entre les différents groupes armés, explique David Camroux, spécialiste de la Birmanie au Centre de recherches internationales (CERI). ​C’est totalement nouveau en Birmanie, longtemps dominée par des conflits interethniques. L’esprit d’unité est très fort au sein de la population, contre l’armée. Sans le vouloir, les militaires ont réussi à créer l’unité nationale, du jamais vu depuis l’indépendance en 1948​. »

L’armée est-elle en difficulté ?

Les militaires font face à des attaques sur l’ensemble du territoire. La résistance est active dans les villes, les banlieues et les campagnes. Tout ça déstabilise la junte, qui ne peut pas se déployer partout. Selon David Camroux, les militaires «perdent leur pari​ ».

«Ils s’attendaient à des manifestations au début, mais pensaient que ça rentrerait rapidement en ordre​. » ​De plus, l’armée déplore quelques centaines de défections de soldats ou de membres de la police, qui ont eu lieu surtout pendant les mouvements de protestation populaire consécutifs au putsch.

«L’armée se heurte à une résistance extrêmement déterminée. Mais les rapports de force sont inégaux​ », tempère Alexandra de Mersan, anthropologue rattachée au Centre Asie du Sud-Est.

Sur le plan militaire, la junte est déstabilisée par l’émergence de groupes insurgés. Mais sur le plan économique, les militaires gardent l’avantage. La junte, soutenue financièrement par la Chine et la Russie, contrôle la plupart des secteurs d’activité. De hauts gradés dirigent des entreprises dans tous les secteurs. «Économiquement, ils gardent l’avantage. Les campagnes de boycottage lancées par la population ont eu peu d’effets sur la junte et affectent plus la population que les militaires.​ »

2. Quelle est la stratégie de la junte ?

La loi électorale a été modifiée, et les principaux opposants membres de la LND, le parti de Ang San Suu Kyi, sont déclarés inéligibles. Aung San Suu Kyi, toujours détenue, fait face à de nombreuses inculpations, qui servent de prétexte pour l’écarter définitivement du pouvoir. Mais selon David Camroux, les militaires n’ont «aucune perspective politique, la seule méthode qu’ils connaissent c’est la répression, comme en témoignent les quelque 6 000 personnes en prison et les 900 morts​ ».

Au niveau interne, pour éviter d’autres défections, ils ont rapatrié les familles des soldats dans les casernes, où ils sont privés d’internet et coupés du contact extérieur pour ne pas être contaminés par les messages extérieurs​. Les fonctionnaires subissent également une forte pression pour reprendre le travail et arrêter les mouvements de grèves.

3. Comment peut évoluer le conflit ?

La Birmanie est au bord de la guerre civile généralisée. La situation se complique avec la crise sanitaire, qui sert de prétexte à l’armée pour mieux contrôler la population. Beaucoup de services sont à l’arrêt, l’industrie textile et le bâtiment s’écroulent alors qu’ils employaient une part importante de la population. Deux à trois millions de Birmans se sont déjà réfugiés en Thaïlande, et les départs pourraient s’intensifier. Des dizaines de milliers de déplacés ont fui les conflits dans le pays, selon l’ONG International Crisis Group.

«Pour l’instant, l’opposition n’a pas les moyens de gagner sur le champ de bataille, et les militaires sont incapables de remporter le soutien du peuple​ », estime David Camroux. «Seule une réaction internationale pourrait donc faire la différence​ ». Une quarantaine de parlementaires français a lancé un appel, en juin, à la reconnaissance du « gouvernement d’unité nationale » (NUG), en exil, démocratiquement élu par les citoyens birmans.

Par Eva Massy – Ouest France – 18 juillet 2021

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