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Birmanie : le délabrement d’un pays

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Après avoir suscité de grands espoirs comme « dernière frontière » en Asie orientale, après avoir libéré les promesses d’un avenir forcément meilleur, la Birmanie s’enfonce à nouveau dans une crise. Le point de vue de Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse à l’Institut français de relations internationales.

Après avoir suscité de grands espoirs comme « dernière frontière » en Asie orientale, après avoir libéré les promesses d’un avenir forcément meilleur, la Birmanie s’enfonce à nouveau dans une crise sans fin dont on perçoit les risques, non seulement pour l’avenir du pays mais aussi les équilibres régionaux et la rivalité sino-américaine.

Le coup d’État du 1er février 2021 est clairement un échec

Première constatation, le dernier coup d’État est un échec : le pays n’est pas stabilisé, la guerre civile est lancée via des actions de sabotage et de guérilla urbaine complexes afin de préparer au « soulèvement final » contre la junte, l’économie s’enfonce dans une récession gravissime, la crise sanitaire reprend de plus belle et approfondit la crise sociale, le pays s’isole à nouveau des circuits diplomatiques (le général Min Aung Hlaing n’a pas été invité au dernier sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est il y a un mois) et au sein même de l’Armée (la célèbre Tatmadaw), les défections continuent. La Birmanie plonge dans un chaos incontrôlable.

Ce coup d’État était clairement celui de trop, mené par l’Armée pour stopper un processus démocratique qui lui échappait d’une part et pour préserver ses positions, notamment sur des circuits économiques très lucratifs d’autre part. Mais sa grande erreur a été de ne pas mesurer l’attachement des Birmans à une évolution démocratique qui leur permettait de rebattre les cartes des jeux politiques (que la Tatmadaw monopolisait jusqu’ici), ni leur besoin d’une stabilité nécessaire pour se projeter dans un horizon d’attente prometteur.

Aung San Suu Kyi et la LND, principaux perdants ?

La seconde constatation concerne Aung San Suu Kyi (ASSK) et l’avenir de la Ligue Nationale pour la Démocratie ; l’objectif des militaires consiste à mettre hors-jeu ces deux acteurs qui incarnent la transition démocratique et le combat politique d’un peuple. Aung San Suu Kyi, assignée au secret depuis bientôt dix mois, tente de faire passer des messages clefs alors que son procès pour de multiples effractions (dont des allégations fallacieuses) se poursuit. Entre refus de la violence, blocage des institutions et muselage des médias, sa marge de manœuvre est réduite à néant. Elle ne peut pas en outre, compter sur le soutien de la LND, menacée de dissolution par la junte et dont les principales figures sont désormais sous les verrous « pour trahison » (comme Win Htein, 80 ans, le bras droit d’ASSK).

Sont-ils cependant les grands perdants de ce coup d’État ? Ce n’est pas si sûr. Depuis février 2021, on observe des signes d’engagement politique très encourageants : la formation du CRPH (Comité de Représentation du Pyidaungsu Hluttaw) par des parlementaires déchus en mars 2021, celle du NUG (Gouvernement d’Unité Nationale, gouvernement souterrain) en avril, la mobilisation de la jeunesse, les négociations interethniques et/ou l’activisme diplomatique des Birmans exilés pour mieux faire comprendre les enjeux d’une crise qui s’installe constituent de vrais progrès facilités par le travail d’apprentissage politique initié par la LND et son icône. Cette résistance, l’Armée ne l’avait pas anticipée et elle est à mettre au crédit d’ASSK. Face à cette détermination, l’Armée continue à tirer (1 300 civils ont été tués), à emprisonner (7 500 personnes sont encore en détention), à violer et à torturer. Rien de nouveau de ce côté-là.

Quels scénarios ?

La junte s’enferre dans ses arguments et Aung San Suu Kyi devrait encore subir son courroux lors de son dernier procès, le 14 décembre prochain. Sa détention est hautement probable. La population, qui ne veut pas d’un maintien de l’Armée au pouvoir, va multiplier les actions de désobéissance, des plus banales (manifestations) aux plus violentes (attentats). Un bras de fer se prépare.

À ce stade, les acteurs extérieurs pourront jouer un rôle décisif : ou pour infléchir ou renforcer les positions des plus haut gradés (ASEAN, Chine, Russie), ou pour soutenir la résistance (ASEAN, pays occidentaux). À travers le cas birman se joue aussi notre vision de l’humanité.

Ouest France – 26 novembre 2021

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