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Au Cambodge, un levier pour apprendre et transmettre la musique khmère

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Depuis 1994, l’Institut de développement culturel khmer accueille au Cambodge des jeunes orphelins ou atteints de handicaps pour leur délivrer une formation musicale. Certains deviennent des artistes professionnels.

À 15 heures, la chaleur intense de la paisible ville de Kampot, dans le sud-ouest du Cambodge, rend les rues pratiquement désertes. Sur l’une des avenues du centre-ville, une mélodie enveloppante s’échappe d’un jardin, où des instruments à cordes, à vent et des percussions interagissent subtilement, générant une atmosphère de calme. La musique s’arrête, et, après un bref murmure, le chant reprend.

Le maître Ros Samoeun vient de donner l’ordre à ses quatre élèves de recommencer. Et, sans un mot, les jeunes au tempérament sérieux et concentré ­s’exécutent en suivant les instructions du professeur de musique. Chourn Reach marque la mélodie avec son tror, un instrument à archet à deux cordes ; Saron avec un takhe, une sorte de cithare au sol à trois cordes en forme de crocodile, occupe une grande partie de l’espace ; Iem Rokhthai joue du khloy (une flûte) ; et Kan Prak est chargé des percussions avec le skor, composé de deux petits tambours.

Ce petit ensemble de musique mahori (traditionnelle khmère) composé d’instruments ancestraux cambodgiens répète à l’Institut de développement culturel khmer (KCDI, pour l’acronyme anglais de Khmer Cultural Development Institute), une ONG née en 1994 avec un double objectif : la prise en charge des enfants orphelins, handicapés, et la préservation des arts traditionnels, dont la pérennité était menacée puisque la quasi-totalité des artistes du pays avaient été tués lors du génocide perpétré par les Khmers rouges. Depuis trois décennies, des centaines d’enfants et de jeunes, vulnérables, sont passés par le centre, où ils ont trouvé un refuge et une formation de qualité pour devenir des artistes professionnels.

La musique mahori, une thérapie

« Je suis très heureux de transmettre mes connaissances à ces jeunes et de penser qu’ils continueront à préserver les arts traditionnels khmers », déclare fièrement le professeur Ros Samoeun, 76 ans. Après avoir survécu à un camp de prisonniers, il a enseigné à l’Université royale des beaux-arts de Phnom Penh et a rejoint en 1997 le projet de KCDI, où en 2015 un nouveau programme a été mis en place pour les enfants non-voyants faisant appel à la musique mahori comme moyen de thérapie et de formation professionnelle.

« Je n’avais jamais enseigné à des étudiants aveugles auparavant et cela a été un défi pour moi. Ils sont très disciplinés, et j’organise de nombreuses répétitions pour qu’ils apprennent les mélodies. Je suis très fier d’eux, je pense qu’ils sont talentueux et qu’ils pourront se consacrer à la musique et aider leurs familles, explique-t-il depuis la petite salle de musique. Quand ils retourneront dans leurs villages, ils pourront jouer et chanter lors des cérémonies, et enseigner à d’autres musiciens les chansons traditionnelles qu’ils apprennent ici, afin qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. »

Un avenir à construire

Saron et Iem Rokhthai, 24 ans, sont les aînés des quatre garçons non-voyants du KCDI qui suivent une formation de musiciens depuis 2015. Ils ont abandonné le lycée et passent leurs journées ensemble au centre, où toute leur vie tourne autour de leur art. Leur premier contact avec un instrument a eu lieu à leur arrivée ici, à l’âge de 17 ans.

Saron joue aujourd’hui le takhe, le khloy et le tror. « Je veux être musicien et professeur de musique », répond-il sans hésiter lorsque nous lui demandons comment il voit son avenir. « En fait, j’ai déjà fait quelques petits boulots et je me suis produit lors de cérémonies de mariage et de funérailles », précise-t-il. Iem Rokhthai joue du khloy et, l’an dernier, a ­commencé à ­pratiquer le peiar (un autre type de flûte) et le skor. Lui aussi veut devenir un musicien professionnel pour gagner sa vie et être indépendant.

Chourn Reach, 23 ans, joue du tror et du chapey, une guitare à long manche et à deux cordes. Il étudie le droit en dernière année à l’université de ­Kampot les samedi et dimanche et, pendant la semaine, il suit des cours d’informatique dans un centre de formation voisin. Lorsqu’il n’est pas en classe, il passe la journée dans sa chambre à étudier et à pratiquer les instruments. « Une fois diplômé, je devrai aller à Phnom Penh pour passer l’examen du barreau, mais après cela, je veux retourner à Kampot pour travailler comme avocat et rester impliqué dans la musique », souligne-t-il.

Le plus jeune des quatre, Kan Prak, 17 ans, souhaite à son tour devenir musicien. Il joue du skor et du khloy, et a une passion pour le chant et la récitation de poèmes de smot. Chaque matin, il fréquente l’école primaire, en sixième et dernière année, avec d’autres enfants plus jeunes que lui. Il s’installe au premier rang, juste en face de sa professeure, ­Naybuntho, 49 ans, qui lui apprend à lire et à écrire en braille. « C’est un bon élève, même si le braille lui paraît encore compliqué, il fait des efforts pour apprendre et vient toujours à l’école, motivé », glisse-t-elle avec satisfaction.

Perpétuer les arts traditionnels

Après une courte pause, ils mettent leurs instruments de côté et s’assoient par terre devant quatre chaises que le professeur a installées en guise de pupitres, équipés de plusieurs feuilles blanches, d’une tablette et d’un poinçon pour écrire en braille. Ils reprennent leurs cours pour se concentrer désormais sur l’apprentissage du smot. Connu sous le nom de chant bouddhiste cambodgien, il est souvent interprété lors des cérémonies funéraires par un chanteur soliste. Ses textes poétiques font souvent référence à la vie et aux enseignements du Bouddha, aux histoires traditionnelles khmères et aux principes religieux et moraux.

« Il est très important de perpétuer le smot, déclare maîtreRos Samoeun, et que ce genre séculaire, que les Khmers rouges ont voulu détruire en tuant tant de maîtres, ne disparaisse pasIl faut beaucoup de pratique pour acquérir les compétences d’interprétation et la connaissance approfondie du répertoire qui a été transmis de génération en génération, et bien qu’ils aient encore beaucoup à apprendre, ils seront chargés demain de transmettre cette expression musicale, sociale et liturgique traditionnelle à la prochaine génération. »

La Vie – 22 août 2022

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