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En Thaïlande, crise politique et mobilisations civiles

Dans un contexte de crise économique, des milliers de manifestants thaïlandais dénoncent la politique du gouvernement, accusée de dérives autoritaires. Parmi eux, une majorité de jeunes.

Les chants antigouvernementaux résonnaient dans les rues de Bangkok, samedi 18 juillet, alors que la foule protestait contre la politique de l’ancien chef de l’armée, Prayut Chan-O-Cha. Auteur du coup d’État de 2014, celui-ci a pu se maintenir au pouvoir par les élections de 2019.

Des élections « censées favoriser la démocratie, qui ont été orchestrées selon des modalités qui favorisaient les militaires au pouvoir ; elles n’étaient rien d’autre qu’un deuxième coup d’État », explique Charuwan Lowira-Lulin, chercheuse anthropologue thaïlandaise. Tout en noir, les manifestants font écho aux mouvements pro-démocratiques de Hong Kong et dénoncent le caractère répressif du gouvernement en place.

La révolte

« L’imaginaire mobilisé dans ces manifestations est de l’ordre de la révolte, voire de la révolution », explique Eugénie Mérieau, auteure d’Idées reçues sur la Thaïlande (1). « Les slogans issus de la chanson « Les Misérables » sont beaucoup repris », et le salut révolutionnaire à trois doigts des Hunger Games s’est rapidement répandu.

Des heurts ont éclaté avec la police : la foule a escaladé les barrières et forcé le passage afin d’atteindre le mémorial de la révolution de 1932, généralement acceptée comme ayant fait basculer la Thaïlande d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle.

Trois revendications sont exprimées : la dissolution du parlement, la fin des poursuites et mesures arbitraires à l’encontre des opposants au gouvernement, et l’amendement de la constitution rédigée par les putschistes, qui leur assure une mainmise sur le pouvoir. Pour Charuwan Lowira-Lulin, « ces revendications témoignent d’une jeunesse exaspérée par une censure importante et un pouvoir qui ne sert que ses intérêts ».

Un tournant politique

La loi lèse-majesté est aussi visée. Draconienne, elle prévoit entre 3 et 15 ans de prison pour tout écart contre le souverain de Thaïlande ou sa famille directe. Protégeant depuis 2016 le richissime monarque Rama X, la loi est critiquée pour sa sévérité, son systématisme, et sa manipulation par la junte. Cette fois, « ce n’est pas contre la loi que les Thaïlandais ont manifesté mais contre le roi (…). La peur et l’omerta ne semblent plus efficaces pour étouffer l’esprit critique de la nouvelle génération des 16-25 ans » souligne Eugénie Mérieau.

Cette manifestation s’inscrit dans une vague de mobilisations civiles qui ont commencé en février, après la dissolution par la cour constitutionnelle du deuxième parti de l’opposition, Futur Foward Party (FFP), aussi connu comme le parti Anakot Maï, pour conspiration contre la monarchie. Le parti de Prayut a renforcé sa domination au sein du parlement, et la population s’est insurgée.

Tentative d’endiguement

« L’état d’urgence prolongé, c’est aussi un autre coup d’État pour concentrer plus de pouvoir, et pour contenir tous les mouvements d’opposition contre l’armée et la royauté » souligne Charuwan Lowira-Lulin. L’empressement du gouvernement pour imposer des mesures d’urgence au détriment de l’activité sociale et économique suscite de fortes critiques : plusieurs ministres ont démissionné la semaine dernière.

L’économie de la Thaïlande devrait se contracter de 10 % en 2020, alors que ses frontières demeurent fermées. « Le gouvernement veut restructurer son secteur du tourisme pour se débarrasser des backpackers (routards, littéralement ceux qui portent un sac sur le dos, ndlr) et du tourisme sexuel, proposition qui semble assez populaire chez une partie des Thaïlandais, néanmoins, à court terme, la perte de revenus pour le secteur du tourisme risque d’engendrer drames et tragédies, avec une hausse non négligeable des suicides », explique Eugénie Mérieau.

Quel écho pour ce mouvement ? Au Palais, dans l’armée, il est perçu comme une menace. S’il est impossible de prédire la réaction du gouvernement, « une chose est sûre : le mécontentement, je crois, ne peut que s’amplifier. La récession majeure qui s’annonce en Thaïlande pourrait précipiter les choses en faveur soit d’une reprise en main encore plus autoritaire du pays, soit de manifestations massives comme celles que l’on a connues en 2010, ou des deux, avec des conséquences imprévisibles », assure Eugénie Mérieau.

Si le 18 juillet, les protestataires ont quitté les rues vers minuit, ils ont néanmoins annoncé que, sans action de la part du gouvernement, ils reprendraient du service.

Par Apolline Lacroix – La Croix – 23 juillet 2020

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