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Élections en Birmanie. Ne tirez pas sur Aung San Suu Kyi !

Aung San Suu Kyi, cheffe de facto du gouvernement birman, fait peu de cas de ses titres iconiques. La transition politique à laquelle elle a consacré sa vie est en danger. « Allons-nous la soutenir ou allons-nous contribuer à redonner les clefs du pays à l’Armée qui a déjà refusé en 1990 le verdict des urnes ? », demande Sophie Boisseau du Rocher.

Moins médiatisées que les élections américaines, les élections qui se sont tenues en Birmanie le 8 novembre dernier méritent pourtant notre attention. Les résultats sont tombés tout au long de la semaine et sont indiscutables : la Ligue Nationale pour la Démocratie (le parti d’Aung San Suu Kyi) a remporté une nette victoire à l’Assemblée nationale (avec 396 des 440 sièges) et au Sénat.

La LND aura donc mieux fait qu’en 2015, quand « une victoire historique » avait été proclamée. Les partis ethniques n’ont pas réussi leur grande percée (47 sièges). Mais surtout, le Parti de l’Union, de la Solidarité et du Développement (USDP), parti fondé en 2010 et considéré par certains experts comme la prolongation civile de l’Armée (il est composé d’anciens officiers reconvertis en civil pour débuter une carrière politique), est le grand perdant avec seulement 30 sièges. Des éléments factuels expliquent cette grande victoire de la LND (notamment la difficulté de faire campagne en cette période de pandémie), mais demeure un fait incontesté : la popularité d’Aung San Suu Kyi qui apparaît comme la seule personnalité capable de poursuivre la transition amorcée dans la première décennie du XXIe siècle.

Pas digne de son prix Nobel ?

Que n’aura-t-on cependant pas lu sur la dame de Yangon après les dramatiques évènements de 2017 à l’égard de la communauté Rohingya : qu’elle n’était pas digne de son prix Nobel, qu’on devait lui retirer le prix Sakharov, qu’elle ne serait d’ailleurs plus citoyenne d’honneur des villes de Paris, d’Edimbourgh et d’Oxford et qu’Amnesty International avait décidé de la déchoir du prix d’ambassadrice de conscience attribué en 2009. Si l’indignation était fondée sans aucun doute (de nombreux rapports ayant avéré les exactions de l’Armée dans l’État Rakhine), elle aurait dû conduire à une relance du dialogue pour comprendre les racines de maux fort complexes. Mais on aime en Occident, faire et défaire les icones. Aung San Suu Kyi a préféré défaire l’Armée et l’USDP par un scrutin sans équivoque : le sort de la réconciliation nationale et du processus de paix passe d’abord par là.

Quand on sait que la constitution de 2008 rédigée par ceux-là mêmes qui ont créé l’USDP lui interdit la fonction de président (car elle a épousé un étranger) et donne à l’Armée un rôle prépondérant dans l’exercice du pouvoir (avec l’attribution de 25 % des sièges à la Chambre basse et de 3 ministères clefs – défense, affaires intérieures et frontières -), quand on sait que cette minorité active a empêché tout amendement à la constitution en mars 2020, on mesure le succès silencieux d’Aung San Suu Kyi.

Réexaminer notre jugement

Il faudrait à présent poser autrement la question de notre relation avec la Dame, réexaminer notre jugement à l’aune des réalités locales et à celle du temps long des transitions politiques. Tenter de comprendre et de contextualiser ne signifie pas donner un blanc-seing. Aung San Suu Kyi a montré de vraies faiblesses (dans sa gestion autoritaire et quasi solitaire des dossiers par exemple), un manque de compréhension sur certains dossiers (notamment économiques) et des tendances populistes qui peuvent légitimement inquiéter. Mais à nouveau, l’option « tout plutôt qu’un retour des militaires » a été plébiscitée et au fond, correspond aussi à un choix rationnel, à notre vision et à nos intérêts à long terme.

Défis énormes

Comment dès lors, contribuer au redressement d’un pays malmené depuis son indépendance (1948) ? Les défis à relever sont énormes : relancer un train de réformes pour maintenir une croissance qui reste une des plus élevées d’Asie du Sud-Est (+ 5,8 %), soutenir les efforts portés sur l’éducation et l’acquisition de compétences, participer plus activement à la diversification recherchée d’une politique étrangère encore très orientée vers une Chine omniprésente, finaliser un processus de réconciliation nationale et engager la décentralisation avec la mise en place d’un schéma fédéral et enfin, neutraliser l’Armée. Ce dernier défi ne sera pas le plus facile : dès le 11 novembre, le président de l’USDP, l’ex-brigadier général Than Htay, a convoqué une conférence de presse pour « dénoncer les fraudes qui ont entaché les élections générales et appeler à revoter aussi vite que possible » ; sans apporter pour autant des preuves convaincantes. Comment va se comporter l’Armée sollicitée par l’USDP ?

On le voit : dans ce contexte où la démocratie est menacée dans son exercice et son expression par des acteurs qui ont peur de perdre leurs privilèges et ne reculent devant aucune manœuvre fallacieuse, Aung San Suu Kyi fait peu de cas de ses titres iconiques. La transition politique à laquelle elle a consacrée sa vie est en danger. Allons-nous la soutenir – au-delà de nos frustrations et de nos doutes – ? Ou allons-nous contribuer à redonner les clefs du pays à une Armée qui a déjà refusé en 1990 le verdict des urnes ?

Par Sophie Boisseau Du Rocher – Ouest France – 16 Novembre 2020

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