Birmanie : cinq minutes pour comprendre ce que la junte reproche à l’ex-prix Nobel Aung San Suu Kyi
La ministre Aung San Suu Kyi a été interpellée le 1er février dernier, lorsque l’armée birmane s’est emparée du pouvoir. Depuis, les accusations des militaires à son encontre se multiplient, pour des motifs souvent étonnants.
Voilà déjà deux mois que la junte s’est emparée du pouvoir en Birmanie. Un coup d’Etat militaire qui a débuté le 1er février dernier par l’interpellation de la ministre et prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi, ainsi que du président, Win Myint et d’autres dirigeants civils.
Depuis, les accusations se multiplient contre la leader de la Ligue nationale pour la démocratie. Elle est déjà inculpée de « violation d’une loi commerciale », « violation d’une loi contre les catastrophes naturelles », « violation d’une loi sur les télécommunications », « incitation aux troubles publics » et « violation d’une loi sur les secrets d’Etat ». Et la liste ne cesse de s’allonger.
Que lui reproche-t-on exactement ?
Ces accusations ont été dévoilées au compte-goutte. La première, portant sur la loi commerciale, concerne l’importation jugée illégale par la junte d’équipements étrangers, en l’occurrence, six talkies-walkies qui ont été retrouvés chez elle et auraient été utilisés sans autorisation par ses gardes du corps, selon un rapport de police évoqué par le média Bloomberg. Les militaires reprochent aussi à la lauréate du prix Nobel d’avoir enfreint les restrictions liées au coronavirus lors d’un meeting politique avant l’élection, détaille ce même rapport de police – c’est ce qui se cache sous l’accusation de « violation de la loi contre les catastrophes naturelles ».
La « Dame de Rangoun » est également poursuivie pour s’être exprimée publiquement afin de mettre en garde contre l’imminence d’un coup d’Etat – avant qu’il n’ait lieu – et « d’avoir utilisé les réseaux de communication à des fins politiques », détaille Barthélémy Courmont, professeur à l’université catholique de Lille et directeur de recherches à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques). Voilà pour la charge de « violation d’une loi contre les télécommunications ».
« L’incitation aux troubles publics » serait, quant à elle, liée à une déclaration du Comité représentant des politiciens élus, qui demandait aux ambassades de ne pas travailler avec la junte, souligne The Guardian. Pour l’heure, aucun détail n’a en revanche filtré sur la dernière accusation en date, concernant les secrets d’Etat. Par ailleurs, si elle n’a pas encore été inculpée pour corruption, il est également reproché à la lauréate du prix Nobel de 1991 d’avoir perçu plus d’un million de dollars et 11 kg d’or en pots-de-vin.
Ces accusations sont-elles légitimes ?
« C’est une farce », nous explique d’emblée Barthélémy Courmont. Selon lui, les militaires ont « bien conscience qu’Aung San Suu Kyi est une icône nationale ». « Se contenter de la remettre en résidence surveillée sans aucun prétexte serait un aveu de culpabilité quant au coup d’Etat. Ils essaient donc de trouver des subterfuges, dont le but est de faire croire qu’elle s’est rendue coupable d’un certain nombre d’accusations », résume-t-il.
« Ce n’est rien d’autre qu’un prétexte pour essayer de légitimer le coup d’Etat. Cela sort complètement du cadre du légal », complète Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse au centre Asie de l’Ifri (Institut français des relations internationales). « L’objectif de l’Armée, en fabriquant ces chefs d’inculpation saugrenus, est de tout faire pour casser l’image et le prestige d’Aung San Suu Kyi et de tenter une réhabilitation de leurs mérites », décrypte-t-elle.
Par Lucile Descamps – Le Parisien – 2 avril 2021
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