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Birmanie: «Nous implorons la communauté internationale de faire front»

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Malgré la répression qui a fait au moins 550 morts depuis le coup d’État du 1er février en Birmanie, les opposants à la junte continuent à protester contre le rétablissement d’un régime militaire. Entretien avec Salai Maung Taing San, plus connu sous le nom de Dr Sasa, porte-parole de l’opposition et émissaire auprès de l’ONU. 

Le porte-parole de l’opposition birmane, Salai Maung Taing San, connu sous le nom de Dr Sasa a été nommé « envoyé spécial » auprès de l’ONU par le Comité représentatif du Pyidaungsu Hluttaw (CRPH), opposé à la junte et issu du Parlement birman, après le coup d’État du 1er février. Médecin de l’ethnie Chin, l’une des sept minoritaires de Birmanie, il était une figure émergente de la Ligue nationale démocratique (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi. 

RFI : Qu’attendez-vous aujourd’hui de la communauté internationale ?

Dr Sasa :  La communauté internationale a le pouvoir d’empêcher ces généraux de l’armée de tuer le peuple birman tous les jours. Ce que nous demandons de la communauté internationale, c’est un front uni, une coalition internationale pour la Birmanie. Il faut aujourd’hui des sanctions plus fortes, mieux coordonnées, mieux ciblées contre les militaires, des sanctions économiques mais aussi diplomatiques. Pourquoi ? Parce que l’argent tombe entre les mains de ces généraux et ils achètent des armes qu’ils utilisent contre le peuple birman. Nous demandons donc un arrêt total de l’accès financier des militaires à l’international, il faut cesser le marché international des armes pour que ces généraux n’y aient plus accès.

La communauté internationale se doit d’avoir un message fort et unifié, afin que les généraux rendent le pouvoir aux membres élus du Parlement, qu’ils cessent de tuer le peuple dans les rues et qu’ils relâchent nos chefs de gouvernement, Aung San Suu Kyi et notre président Win Myint ainsi que tous les détenus arrêtés depuis le coup d’État.

Que pensez-vous de la réaction de vos pays voisins, ceux qui font partie de l’Asean ? 

Nous avons discuté avec eux, mais nous ne comprenons toujours pas leur attitude. Pourquoi n’y a-t-il pas encore eu d’actions de leur part ? Ni même de réactions ? Cela fait 64 jours maintenant depuis le coup d’État. Plus ils retardent leur réponse, plus cela sera un bain de sang. Ce que nous avons demandé à nos frères et sœurs de l’Asean, c’est d’organiser un sommet d’urgence sur la Birmanie, car c’est devenu une urgence régionale. Organiser un tel sommet est tellement important, et nous demandons aux pays de l’Asean de prendre les devants.

Nos trois conditions ? Stopper les tueries, relâcher les prisonniers et rendre le pouvoir à notre gouvernement élu démocratiquement. Et même sur ces sujets-là, ils n’ont rien communiqué auprès des généraux, alors que nous savons qu’ils se parlent. 

Quelle est la stratégie que veut mettre en place le CRPH (gouvernement alternatif à la junte) ? 

Nous avons établi une charte pour la démocratie. Cela se déroule en deux temps. D’une part, il faut fonder l’Union démocratique fédérale de la Birmanie, dans laquelle nous avons exposé la vision et les missions. Nous aimerions avoir un système politique fédéral au sein duquel nous avons dégagé quatre grandes lignes. Avant tout, l’éradication totale de la dictature militaire, sous toutes ses formes. Ensuite, nous voulons complètement annuler la Constitution de 2008 qui a été créée par les généraux pour eux-mêmes. Le troisième volet est la création de l’Union démocratique fédérale de la Birmanie, qui entraîne le dernier volet sur l’émergence du gouvernement du peuple de Birmanie, afin qu’il n’y ait plus la place pour quel que militaire que ce soit au sein du gouvernement. Nous voulons un gouvernement démocratique, du peuple, pour le peuple.  

D’autre part, nous avons établi des directives constitutionnelles pour former ce gouvernement national : il s’agit de la formation d’un gouvernement d’unité nationale le plus inclusif possible, avec toutes les parties prenantes. Il faut ensuite s’assurer d’une bonne coopération entre ces différentes parties et cela inclut les pays de l’Asean et la communauté internationale. Il faut écrire une nouvelle Constitution basée sur la démocratie fédérale et pour cela, le peuple sera nationalement consulté. C’est de cette façon que nous irons de l’avant. 

Que pensez-vous de cet énorme mouvement de protestation dans les rues du pays 

Notre peuple est uni. Tout le monde forme un front uni, provenant de toutes les plateformes : le mouvement de désobéissance civile, les grèves qui sont organisées, les boycotts et la jeune génération, souvent les moins de 18 ans, tout le monde marche pour la démocratie et la liberté. Car personne ne veut voir les militaires au pouvoir, ils nous ont volé notre démocratie, ils nous l’ont volée par la force, avec des armes. Nous savons qu’il n’y a pas de futur pour nous si les militaires restent au pouvoir. La démocratie est impossible sous ce régime militaire.

C’est un mouvement puissant et pacifique et les gens à l’intérieur ou à l’extérieur du pays sont tous unis. Six professeurs de l’université d’Oslo ont nommé le mouvement de désobéissance civile pour recevoir le Prix Nobel de la Paix, c’est un encouragement gigantesque pour nous. Cela nous donne l’espoir que cette fois, nous pouvons vaincre. Les Birmans sont déterminés et nous n’abandonnerons jamais. Nous ne reviendrons jamais en arrière. Et tant que nous n’obtiendrons pas la démocratie, la liberté et la justice, nous nous battrons, sans relâche, jusqu’au bout. Les militaires ont sous-estimé le pouvoir du peuple birman. Ils ont mal calculé notre unité, ils pensent que nous pouvons être à nouveau divisés, qu’ils peuvent nous diviser pour mieux nous gouverner, mais cela n’arrivera pas. Au lieu d’être divisés, nous sommes en train de devenir le peuple uni de Birmanie. 

Est-il possible que des divisions au sein de l’armée entraine sa chute ?  

Nous avons observé des centaines de policiers qui ont rejoint le mouvement de désobéissance civile, car on leur demande de tuer ou d’être tués. Ce qui veut dire qu’on leur demande de tuer leurs propres frères et sœurs, donc certains policiers et soldats courageux ont fait défection en disant qu’ils ne pouvaient pas tuer leur propre peuple.

Le Tatmadaw – les forces armées birmanes – a trahi le peuple birman. Les militaires sont devenus les ennemis du peuple, l’ennemi de notre avenir, car ils sont à présent devenus des terroristes. Nous devons maintenant former une nouvelle armée fédérale, une bonne fois pour toutes. C’était notre rêve en 1947, lorsque nous avons gagné notre indépendance par rapport au Royaume-Uni et cette armée fédérale n’a jamais vu le jour. Il est donc temps de le faire afin qu’elle remplace ces militaires. Cette institution militaire est devenue extrêmement puissante, construite par eux, pour eux-mêmes. En aucun cas cette armée ne sert le pays, en aucun cas elle ne sert le peuple birman, donc pour que la démocratie puisse aller de l’avant, il faut se débarrasser de cette dictature militaire. 

Des entreprises internationales sont implantées en Birmanie. Comment leur demandez-vous d’agir 

Nous ne voulons pas qu’elles partent de notre pays, non, nous leur demandons de ne pas donner l’argent des taxes aux généraux militaires. S’ils continuent à leur reverser de l’argent, les militaires achèteront des armes venant de Russie, de Chine et d’autres pays, des armes qui servent ensuite à tuer le peuple. C’est très simple. Par exemple, nous ne demandons pas à Total d’arrêter sa production, nous demandons simplement qu’ils ne reversent pas d’argent au régime militaire, car ce régime est illégal et illégitime.    

Vous avez fait appel au Conseil de sécurité, mais sans succès, qu’en attendez-vous aujourd’hui ?

Le Conseil de sécurité n’a pas été à la hauteur du peuple birman. Nous avons demandé que le principe de « responsabilité de protéger » soit activé et il doit être déclenché le plus rapidement possible. Car l’État ne protège plus ses citoyens, qui sont aussi des citoyens du monde et le Conseil de sécurité a la responsabilité de protéger le peuple birman qui se fait à présent attaquer par les forces de sécurité nationales, c’est ça qui se passe aujourd’hui. Nous demandons que les troupes des Nations unies viennent avant qu’il ne soit trop tard. Sinon, nous allons faire face à une guerre civile. Tellement de gens vont mourir.

Mais le souci, ce sont les positions de la Russie et de la Chine, car ils ont leurs propres intérêts à continuer à travailler avec ces militaires. C’était extrêmement douloureux pour nous de voir le vice-ministre russe de la Défense venir assister à la Journée des forces militaires, le 27 mars, le jour où l’armée a tué 160 personnes, des enfants, des femmes, des hommes. Nous ne pardonnerons jamais cela. Qu’ils viennent célébrer la mort de mes concitoyens tués sous les balles des généraux. Je ne peux même pas vous exprimer la douleur et la souffrance que nous avons ressenties ce jour-là. Cela doit cesser, c’est une honte. La Russie et la Chine ont le pouvoir d’arrêter ces généraux. Tant que la junte tue son propre peuple, ces pays ne devraient pas travailler avec elle.

Avez-vous eu des nouvelles d’Aung San Suu Kyi et du président Win Myint, détenus depuis le coup d’État 

Elle est gardée loin des regards et il est impossible de communiquer avec elle, nous n’avons aucune nouvelle, nous ne savons pas si elle mange à sa faim, même son avocat n’a pas pu la voir sauf en visioconférence, ce qui constitue une violation de ses droits. C’est très difficile pour nous que notre cheffe nous ait été arrachée, retenue en otage et retenue de manière illégale. Toutes les accusations formulées contre elle sont fausses, les généraux ont monté tout ça de toutes pièces. C’est intelligent et ils sont déterminés à détruire la démocratie. Ils sont prêts à détruire non seulement ASSK, mais tous les mouvements pro-démocratie.

Mais notre mouvement pacifique est bien plus puissant que leurs actes de terrorisme, car c’est ce qu’il se passe. C’est du terrorisme. Ils tuent les gens dans les rues, ils vont de village en village, dans les maisons, à toutes les portes, pour tuer, torturer, arrêter les gens. Cela ne peut pas continuer ainsi car le monde entier est aujourd’hui en train de regarder ce qui se passe. C’est pour ça que nous implorons la communauté internationale de faire front pour mettre fin à tout cela. Sinon, je crains des jours, des mois, des années de bains de sang, à moins que ces généraux ne soient enfin arrêtés. 

Par Clea Broadhurst – Radio France Internationale – 5 avril 2021

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