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Birmanie : vers une escalade du conflit ?

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Alors que la Birmanie connait un conflit sanglant opposant la junte au pouvoir à la « révolution birmane », le rapporteur spécial sur les droits de l’Homme à l’ONU a récemment mis en garde contre un possible basculement vers « davantage d’atrocités à grande échelle ». 

En pleine transition démocratique en 2020, comment ce pays a-t-il basculé dans une situation faisant désormais craindre le pire ? Le point, avec Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Échec de la transition démocratique, coup d’État du 1er février 2021, résistance des Forces de défense populaires réprimée, massacres commis par la junte au pouvoir sur la population…, quels éléments politiques ont conduit à cette situation ? Pouvait-on s’attendre à une telle dégradation ?

La fragilité du pouvoir démocratiquement élu en novembre 2015 était bien connue de ceux qui suivent de près ce pays. Un pays très pauvre, sorti d’un demi-siècle de junte militaire et tiraillé de problèmes inter-ethniques… La Ligue nationale pour la démocratie, plébiscitée en 2015 et encore en 2020 lors des dernières élections nationales, était confrontée à une multitude de défis. Il est dommage, et à certains égards déplorable, de constater que ce pouvoir n’a pas bénéficié des soutiens extérieurs qui auraient pu lui permettre de surmonter ces défis. À trop vouloir coller sur ce pays des grilles d’analyse totalement inadaptées, la communauté internationale a fragilisé les seuls dirigeants décidés à tourner la page du totalitarisme depuis le début des années 1960. Les militaires ont su conserver d’immenses pouvoirs, garantis par une Constitution et un système de représentation politique qui leur était très nettement avantageux, avec notamment des ministères importants et un quart de parlementaires de facto, plus d’importantes ressources. C’est justement parce que les dernières digues faisant tenir ce système archaïque menaçaient de tomber sous les coups des démocrates, désireux notamment d’organiser un référendum pour modifier la Constitution, que les militaires ont vu dans le coup d’État la seule solution. Après les élections de novembre 2020, les tensions se sont exacerbées, et les chefs militaires refusaient le résultat du scrutin, à savoir la victoire écrasante de la LND. La suite est connue, elle est le quotidien de la Birmanie depuis neuf mois : arrestation des dirigeants, mobilisation populaire à grande échelle, résistance réprimée…

Certains prédisent une exacerbation du conflit entre la junte et celles et ceux qui défient le pouvoir depuis le coup d’État du 1er février, craignant une dérive à la « syrienne » qui viendrait accentuer la crise économique et des réfugiés. Partagez-vous ce constat ?

La comparaison avec la Syrie ne me semble pas appropriée, tant les spécificités de la Birmanie sont nombreuses et en font un cas à part. Cependant, il est vrai que la résistance peut s’organiser en conflit armé, notamment avec le soutien de plusieurs groupes armés des ethnies qui ne soutiennent pas le pouvoir en place à Naypyidaw depuis le 1er février. Or, ces groupes qui furent pour beaucoup en conflit ouvert avec la junte pendant des décennies conservent d’importantes capacités militaires, et parfois des soutiens extérieurs, côté chinois notamment. Cela ne veut pas dire que le pays va entrer en guerre civile, mais la probabilité que des factions s’opposent est grande. Il convient cependant de rappeler que la Tatmadaw, l’armée birmane, est très organisée et puissante, et que contrairement au régime de Bachar al-Assad, ses opposants ne bénéficient pas d’importants soutiens. C’est plus au niveau des conséquences économiques et sociales que les risques sont importants, ainsi que dans les dérives inter-ethniques qui pourraient en découler. Le seul espoir vient de la société birmane, qui a connu en une décennie d’ouverture une mutation profonde et qui connait mieux que quiconque les dérives de la junte autant que les conséquences de la guerre civile.

Si les pays de l’ASEAN se sont mobilisés sur le dossier birman lors de leur dernier sommet fin octobre, dont les représentants putschistes de la Birmanie avaient été désinvités, la communauté internationale possède-t-elle des leviers pour endiguer la dégradation de la situation ? Quel rôle joue le voisin chinois dans ce conflit alors que la Birmanie se trouve sur ses « nouvelles routes de la soie » ?

Si par « communauté internationale » on entend les démocraties occidentales, les leviers dont elle dispose sont peu nombreux désormais. Deux pays sont très présents en Birmanie : la Chine et l’Inde. Tous deux peuvent se montrer inquiets du retour des militaires au pouvoir, ces derniers pouvant ralentir la dynamique de croissance amorcée il y a dix ans. Mais ni l’un ni l’autre ne souhaite s’exposer, soit en soutenant officiellement Naypyidaw, soit en dénonçant le pouvoir militaire. La Chine a besoin de la Birmanie dans ses projets de « nouvelles routes de la soie », notamment en raison de l’accès à l’océan Indien qu’elle offre, et qui justifie de nombreux investissements. De l’attitude de Pékin vis-à-vis du nouveau pouvoir birman dépendra en grande partie l’avenir de ce pays.

Institut des relations internationales et stratégiques – 5 novembre 2021

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