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Rama X de Thaïlande, un demi-dieu dans la tourmente

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Né le 28 juillet 1952, le 10e souverain de la dynastie Chakri vient de fêter son 70e anniversaire. Alors qu’il règne depuis bientôt six ans, Rama X, en dépit de l’aura sacrée qui l’entoure, est loin de recueillir tous les suffrages…

Héritier officiel du trône depuis 1972, Maha Vajiralongkorn va demander un délai, à la mort de son père, survenue le 13 octobre 2016, avant de lui succéder. En attendant, le président du conseil privé du roi, le général Prem Tinsulanonda, assume la régence. Répugnance ou légitime délai requis par le deuil ? Invité par l’Assemblée nationale à monter sur le trône, Sa Majesté Bhumibol Adulyadej Vajiralongkorn Phra Vajiraklao Chao Yu Hua est finalement proclamé roi le 1er décembre 2016, sous le nom dynastique de Rama X.

Durant le dernier siècle, la Thaïlande a connu 19 coups d’État militaires. Le dernier en date, en 2014, a mis au pouvoir une junte dirigée par le général Prayut Chan-o-cha, qui décrète la loi martiale et s’empare du poste de Premier ministre, qu’il occupe toujours actuellement. Une nouvelle constitution, votée par référendum le 7 août 2016, renforce encore l’influence le rôle politique des forces armées.

La vie débridée du roi Maha Vajiralongkorn

Dans un tel contexte, le vieux roi Bhumibol Adulyadej, qui régnait depuis 1946, représentait une autorité morale et quasi-religieuse, un pilier de stabilité pour la nation, même si les constitutions successives n’accordent à la figure du monarque qu’un rôle symbolique. L’avènement de son play-boy de fils – impopulaire en raison de ses frasques sentimentales, de ses excentricités, des soupçons de corruption et de son manque d’intérêt pour la chose publique – introduit un facteur de déséquilibre supplémentaire dans une situation politique déjà fragile.

Alors qu’il n’était encore que prince héritier, beaucoup critiquaient Vajiralongkorn en raison de sa boulimie sexuelle, de son addiction au jeu et des affaires louches dans lesquelles il trempait. En octobre 1981, sa mère, la reine Sirikit le qualifiait de “don Juan, plus intéressé par les filles que par ses devoirs royaux”. C’est pourquoi sa sœur cadette Maha Chakri Sirindhorn avait parfois été évoquée pour succéder à leur père, en ses lieu et place… D’ailleurs, sans se préoccuper outre mesure de ses nouvelles fonctions, Vajiralongkorn continuera de résider une partie de l’année en Allemagne, dans sa villa – achetée 10 millions d’euros – sur les bords du lac de Starnberg. Il faut préciser qu’avec une fortune estimée à 43 milliards d’euros, il est considéré comme le souverain le plus riche du monde !

Déjà marié et divorcé à trois reprises – au prix de scandales retentissants – il convole en quatrièmes noces, le 1er mai 2019, trois jours avant les cérémonies officielles de son couronnement. La nouvelle reine de Thaïlande, Suthida Tidjai, est une ex-hôtesse de l’air issue d’une famille chinoise d’ethnie hoklo. Précédemment, Rama X l’avait promu au grade honorifique de “commandante de la sécurité royale”. Enfin, le 28 juillet de la même année, renouant avec la polygamie abolie en 1921, le roi décerne le titre de Chao Khun Phra ou “Noble royale concubine”, assorti du noble nom de Sineenat Bilaskalayani à Niramon Ounprom, une ancienne infirmière qu’il a parée du titre de “générale de division”. Répudiée trois mois plus tard pour “manque de respect à la reine et déloyauté envers le roi”, Sineenat sera rétablie dans ses prérogatives le 2 septembre 2020. 

La loi controversée de “lèse-majesté”

En marge de cette vie privée chaotique, Rama X fait assaut d’un autoritarisme croissant, avec la bénédiction de la dictature en place. Ainsi, la nouvelle constitution lui accorde le droit de veto et celui de dissoudre l’assemblée législative. Désormais, le roi peut régner et même se mêler de gouverner, par le biais de son conseil privé. En vertu de l’article 112 du code pénal thaïlandais qui criminalise – sous l’imputation de “lèse-majesté” – la diffamation, les insultes et les menaces envers les membres de la monarchie, une centaine d’opposants, dont un adolescent de 14 ans, sont incarcérés en juin 2017 et condamnés à de lourdes peines de prison. Des procédures similaires seront réitérées depuis lors à maintes reprises.

Lorsque sa sœur aînée Ubolratana veut se présenter aux élections générales de mars 2019, sous la bannière du parti d’opposition Thai Raksa Chart, Rama X réplique aussitôt en déclarant cette candidature comme “inappropriée et défiant la culture nationale”. Dans la foulée, le parti de la princesse est dissous par la Cour constitutionnelle. Dans la nuit du 23 mars, quelques heures seulement avant l’ouverture des bureaux de vote, le roi intervient de nouveau à la télévision en reprenant des paroles de son père : “Les bons devraient être soutenus pour gouverner afin qu’ils puissent empêcher les mauvais de créer des problèmes.” Cette ingérence manifeste du souverain hors de sa sphère réservée fait fleurir sur la Toile le hashtag “#โตแล้วเลือกเองได้” – “Nous sommes adultes, nous pouvons choisir par nous-mêmes”.

En avril 2020, au début de la crise de la Covid-19, des millions d’internautes thaïlandais vont recopier un autre slogan avec le hashtag : #กษัตริย์มีไว้ทำไม – “À quoi sert le roi ?” En effet, pour fuir la pandémie, Rama X s’est “réfugié” avec ses domestiques, une centaine de familiers et une vingtaine de maîtresses, dans le confort douillet du Grand Hotel Sonnenhbichl, un palace de Garmisch-Partenkirchen, au cœur des Alpes bavaroises. Tandis que l’état d’urgence est décrété dans le royaume, cette “fuite” suscite de violentes manifestations antimonarchiques, certains allant jusqu’à revendiquer ouvertement la république.

Depuis lors, la Thaïlande, en dépit d’une répression impitoyable, demeure en proie à un bouillonnement inquiétant – surtout de la part des étudiants et des citadins – que seules des réformes concrètes sauront apaiser. La démission du Premier ministre Prayut Chan-o-cha, à la faveur d’un énième putsch, serait sans doute en mesure de sauver la mise à Rama X qui pourrait alors se retrancher dans son rôle de médiateur semi-divin, en adoubant le nouveau régime…

Par Philippe Delorme – Point de Vue – 6 août 2022

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