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« Ils sont battus, torturés et enfermés » : en Birmanie, des centres de cyber-arnaques exploitent des travailleurs avec la complicité de milices locales

Depuis la pandémie de Covid-19, les centres d’arnaques en ligne prolifèrent en Asie du Sud-Est. Ces complexes promettent des salaires alléchants à des milliers de travailleurs qui se retrouvent piégés dans des conditions inhumaines.

Une vaste industrie de cyber-escroquerie. En Asie du Sud-Est, les centres d’arnaques en ligne, la plupart tenus par des mafias chinoises, prolifèrent depuis la pandémie. Des milliers d’hommes et de femmes y sont embauchés et exploités pour escroquer des internautes en ligne. Et cela rapporte gros : plus de 40 milliards de dollars par an, d’après l’ONU. Washington dit avoir lancé une cellule spéciale et sanctionné l’une des têtes de réseaux au Cambodge ces dernières semaines. Avec la Chine, les États-Unis mettent aussi la pression sur la junte au pouvoir en Birmanie, où des dizaines d’usines à arnaques tournent avec la complicité de milices locales. Sur place, l’ampleur du phénomène est bien visible, en particulier à la frontière avec la Thaïlande, autour des villes frontières jumelles de Mae Sot (côté thaïlandais) et Myawaddy (côté birman).

Sur la rive en face à la maison d’une habitante, qui vit au bord d’une rivière côté Thaïlande, se déploie, côté birman, un vaste quartier résidentiel à l’apparence banale. « C’est Chinatown, c’est un peu la Chine, hein ? », lance-t-elle en riant. Tout le monde le sait : sur la rive birmane, des mafias chinoises font tourner un vaste complexe de cyber-escroqueries, avec la complicité de milices ethniques locales. « Le soir, on voit bien les lumières allumées en face, leurs karaokés… Mais depuis le mois dernier, c’est fini », poursuit cette habitante. Mi-octobre, le régime birman a détruit une partie des lieux. On voit des toits et des façades éventrés, mais en réalité, une seule partie du complexe a été détruite. La zone avait été évacuée au préalable, permettant aux responsables de se volatiliser.

Faux profils et fausse application

Deedee, un surnom, connaît bien ces centres de cyber-arnaques. Ce Birman de 26 ans, au visage d’ange, y a travaillé. Il nous raconte son expérience devant un thé au gingembre, dans un café de Mae Sot, en Thaïlande. Pendant un an et demi, il avait une mission derrière son ordinateur : escroquer des internautes. « On amenait les cibles à télécharger une fausse application de cryptomonnaies et l’argent versé arrivait directement à notre entreprise d’arnaques », détaille-t-il.

Deedee arnaquait 12 heures par jour avec un seul jour de pause par mois, aux côtés de 800 autres collègues. « Certains sont chargés de créer des faux profils, d’autres éditent des faux reçus de paiement ou créent des faux groupes d’amateurs de conseils sur la finance », ajoute-t-il. Le salaire de Deedee, 850 euros par mois, représente une fortune en Birmanie. C’était la seule manière, dit-il, de payer les soins de sa grand-mère malade.

« Ce n’est pas amusant du tout comme travail. Ce n’est pas bien ce qu’on fait, d’arnaquer. C’est pesant. Je m’inventais des histoires pour m’évader mentalement. »Deedee, ancien travailleur dans un centre d’arnaques

à franceinfo

Ces derniers mois, de nombreux jeunes Birmans font comme lui, un moyen aussi d’échapper à la conscription dans un pays en guerre. Pour trouver un emploi dans l’arnaque, rien de plus facile que de se faire embaucher, il y a des dizaines d’usines à fraudes le long de la frontière, côté birman. Certains complexes font la taille d’une ville, d’autres sont plus petits. Depuis la Thaïlande, on entend les générateurs d’électricité. On voit aussi des bâtiments entourés de barbelés et des gardes armés de fusils d’assaut.

Des « victimes de trafic d’êtres humains »

Chine, Inde, Philippines, Ethiopie ou encore Kazakhstan… Derrière ces murs, se trouvent des travailleurs de plus de 70 pays. Beaucoup vivent un enfer. « Certes, il y a de plus en plus de volontaires dans ces centres, mais il y a aussi beaucoup de victimes de trafic d’êtres humains », explique Amy Miller, responsable de l’ONG américaine Acts of Mercy à Mae Sot. Ces victimes pensent décrocher un travail bien payé à Bangkok, mais sont conduites illégalement en Birmanie où le piège se referme. ‘ »Ils sont battus, torturés et enfermés à travailler 18 heures par jour », raconte-t-elleDans le téléphone de l’humanitaire, il y a des dizaines de photos et vidéos insoutenables, montrant des visages tuméfiés, des tortures au bâton électrique et des récits de viols.

« C’est horrible. Certaines des usines à fraudes ont des salles de torture qu’ils appellent des chambres noires. »Amy Miller, responsable de l’ONG Acts of Mercy à Mae Sot

à franceinfo

Avec son ONG, Amy Miller aide depuis deux ans à rapatrier ces étrangers via Bangkok. Un long processus, car il faut mettre d’accord la Birmanie, la Thaïlande et le pays d’origine de la victime de trafic d’êtres humains. La junte birmane mène des raids depuis un mois, mais, comme beaucoup à Mae Sot, Amy Miller reste sceptique. « C’est du spectacle pour montrer au reste du monde qu’ils agissent, tranche-t-elle. Mais le plus probable, c’est que les travailleurs aient été transférés dans d’autres centres ou attendent quelque part que l’actualité se tasse pour revenir plus tard. »

En 2025, la junte birmane assure avoir arrêté plus de 9 000 cyber-escrocs étrangers quand, d’après l’ONU, plus de 100 000 petites mains de l’arnaque travaillent en Birmanie, le long de la frontière avec la Thaïlande.

Franceinfo / Radio France – 30 novembre 2025

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