En Birmanie : Sai Zaw écope de 20 ans de prison pour avoir fait du journalisme
En Birmanie, la junte, arrivée au pouvoir en février 2021, a écrasé toute liberté de la presse. Sept journalistes ont été exécutés, plus de 200 emprisonnés, dont une cinquantaine encore derrière les barreaux. Dans ce pays, 169ème sur 180 au classement de Reporters sans Frontière pour la liberté de la presse, l’armée a rendu le métier de journaliste impossible.
À l’occasion du scrutin en trois phases qui se déroule en ce mois de janvier, RFI a pu se rendre en Birmanie et a rencontré une proche d’un journaliste condamné à vingt ans de prison.
Avant de claquer la porte de la voiture, Suzy (un nom d’emprunt) lance un regard derrière son épaule. Malgré le calme apparent des rues de Rangoun, la jeune femme est sur ses gardes. Parler aux médias étrangers de l’histoire de son cousin, Sai Zaw Thaike est un risque, aussi préfère-t-elle rester anonyme. Après sa prise de pouvoir dans un violent coup d’État le 1er février 2021, l’armée a rapidement détruit le vibrant paysage médiatique de la Birmanie.
C’est dans la salle fermée d’un restaurant qu’elle livre l’histoire de son cousin, photo journaliste reconnu en Birmanie.
La clandestinité pour pouvoir travailler
« En mai 2023, lorsqu’un cyclone a frappé la Birmanie, il s’est rendu de Rangoun à Sittwe dans l’État de l’Arakan pour couvrir l’événement et documenter les dégâts sur place, se souvient, la jeune femme. Quelques jours après son arrivée. Il a été arrêté à Sittwe ».
« Il n’y a eu ni enquête, ni interrogatoire. On ne l’a pas autorisé à engager un avocat, s’agace Suzy. Il a simplement été emprisonné puis envoyé à un tribunal militaire ». La sentence tombe : vingt ans de prison. Sai Zaw Thaike est déclaré coupable d’avoir « semé la peur, diffusé de fausses informations et travaillé pour un média interdit ».
Le quadragénaire était photo-journaliste pour « Myanmar Now », un média indépendant, reconnu mais interdit par la junte. L’armée a fait une descente dans la rédaction puis révoqué son autorisation, poussant à l’exil la plupart de ses journalistes. Sai Zaw Thaike lui a continué à travailler à distance pour la rédaction installée en Australie. « Il a décidé de rester et de documenter la répression violente de la junte, racontait Swe Win, rédacteur en chef de Myanmar Now, à Amnesty International. Il passait d’une maison à l’autre comme un fugitif. Sai Zaw vivait et travaillait clandestinement à Yangon en tant que photo journaliste pour notre agence de presse ».
Les renseignements militaires ont appris qu’il s’était déplacé dans l’Arakan pour couvrir les dégâts du cyclone, depuis il est emprisonné dans les geôles du régime.
« Comme les autres journalistes ou prisonniers politiques, il subit des mauvais traitements quotidiens, nous explique sa cousine, qui reçoit des nouvelles via sa famille proche. On va les forcer par exemple à transporter les seaux d’excréments humains, ou à les nettoyer. Il subit des violences corporelles quotidiennes, des gardiens comme des autres prisonniers ». Des conditions qui se sont durcies récemment selon elle. « En mars dernier, après une inspection de la commission des droits de l’homme, ils ont utilisé ce prétexte pour le torturer, car il n’avait pas donné de ‘bonnes réponses’ selon eux. Sûrement parce qu’il avait dit la vérité sur les conditions de vie dans la prison, sur les violations des droits qu’ils subissaient. On l’a forcé à dormir sur le béton nu, sans rien, sans moustiquaire. »
Médiatiser la répression
Sai Zaw Thaike est emprisonné dans l’immense complexe carcéral d’Insein, au nord de Rangoun. Une prison symbole de la violence de la junte, célèbre pour la torture et les violences subies par les milliers de prisonniers politiques qui y croupissent. « À chaque fois que le gouvernement annonce des amnisties de prisonniers, je vais attendre devant la prison. Mais tout ce que je vois, c’est ce mur massif, silencieux et froid qui nous sépare et c’est juste déchirant », soupire Suzy.
En janvier l’armée a annoncé 6000 amnisties, mais Sai Zaw Thaike, est resté derrière les barreaux. « J’imagine à chaque libération qu’il ressent la même chose. J’espère juste que son jour arrivera bientôt. Mais même quand la junte décide de libérer certains prisonniers pour se donner une bonne image. Ils le laissent toujours de côté ».
Selon l’Association d’aide aux prisonniers politiques, une organisation indépendante qui recense de manière détaillée les arrestations et les victimes liées aux conflits politiques dans le pays, plus de 22 000 prisonniers politiques, dont l’ex-prix Nobel Aung San Suu Kyi, étaient encore détenus ce 16 janvier. « À chaque fois que l’on parvient à recevoir un message de sa part, il demande que l’on médiatise son histoire, conclut Suzy. Selon lui, c’est le seul espoir. Savoir que son histoire et celle d’autres prisonniers politiques sont racontées à l’extérieur, cela leur donne la force pour survivre en prison ».
Par Nicolas Rocca – Radio France Internationale – 17 janvier 2026
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