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Pourquoi y a-t-il autant de «ladyboys» en Thaïlande ?

Ce terme occidental biaisé correspond en réalité au concept de «katoï», qui existe depuis des siècles dans le pays, comme dans plusieurs régions d’Asie du Sud-Est.

S’il y a bien un cliché qui persiste sur la Thaïlande, c’est celui des «ladyboy». Issu de l’argot anglais et fréquemment utilisé par les touristes, ce terme définit (très) maladroitement les personnes trans du pays. Une communauté qui semble étonnamment nombreuse, particulièrement acceptée et visible dans les rues, du moins en comparaison avec l’Europe.

Cet imaginaire, largement véhiculé et exagéré par le tourisme et les réseaux sociaux, n’est pourtant pas qu’une impression. Et, vous allez voir, vous n’allez bientôt plus parler de «ladyboy», mais plutôt de «katoï» (ou «katoey» ou encore «kathoey»).

Un concept historiquement ancré

Si l’on regarde à travers le prisme occidental, on pourrait penser que la transidentité est un phénomène récent (certains parlent même d’une invention, mais ceux-là ont probablement déjà arrêté de lire cet article). L’histoire nous montre pourtant tout le contraire: muxes zapotèques au Mexique, prêtres de Cybèle dans la Grèce antique, hijras en Inde… Bref, les exemples, aussi anciens que contemporains, sont légion.

Concentrons-nous sur la Thaïlande. On l’a dit, le terme «ladyboy» n’est pas thaïlandais, mais provient d’un anglais plutôt vulgaire, presque moqueur, qui a une fâcheuse tendance à simplifier et uniformiser des identités pourtant très diverses. En Thaïlande, on parle surtout de «katoey».

Le concept de katoï existe depuis des siècles dans le pays, comme dans plusieurs régions d’Asie du Sud-Est. Historiquement, ce terme désignait des personnes présentant à la fois des caractéristiques masculines et féminines, ou dont l’expression de genre ne correspondait pas au sexe assigné à la naissance.

Difficile à imaginer pour un cerveau européen obsédé par la binarité? Dites-vous simplement que, dans le Siam prémoderne, la société ne reposait pas sur une séparation rigide entre hommes et femmes. Les individus étaient avant tout considérés comme des êtres humains et non comme des identités strictement genrées, nuance un article de France Culture.

Bouddhisme et influence occidentale

Cette fluidité peut notamment s’expliquer par les enseignements et les non-restrictions du bouddhisme theravāda, pratiqué par une large majorité de Thaïlandais, explique l’historien et anthropologue Peter A. Jackson, dans un article de recherche publié en août 2003. Aujourd’hui professeur émérite de l’université nationale australienne, il précise dans ses écrits que cette religion ne régule pas la vie sexuelle des croyants. Aucun texte n’interdit les comportements transgenres ou même l’érotisme homosexuel entre laïcs.

Mieux encore, il n’existe pas de dogme affirmant qu’un genre non conforme serait une offense à la volonté divine, contrairement aux religions monothéistes occidentales (coucou le christianisme). En simplifiant beaucoup, disons que, selon les enseignements de Peter A. Jackson, une personne trans est simplement perçue comme vivant une étape de son chemin spirituel. C’est une réalité parmi d’autres et non une menace morale.

L’identité de genre elle-même n’est pas perçue comme fixe ni permanente, mais plutôt comme une expression transitoire de l’existence humaine. Certaines personnes trans revêtent même un caractère sacré et sont perçues comme un tout réunissant masculin et féminin.

Le concept de katoï reste néanmoins, lui aussi, quelque peu réducteur et recouvre une pluralité de vécus. Mais ce n’est rien comparé au regard occidental et à son emploi d’un terme stéréotypé comme «ladyboy», qui vient nier toute complexité. Un regard qui s’exporte même.

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, sous l’influence occidentale, que la monarchie thaïlandaise impose une différenciation nette des sexes, à travers les vêtements ou encore les normes sociales. Et, par la même occasion, la notion même de transgenre apparaît dans la société: auparavant, les personnes n’allaient pas «au-delà» (du préfixe latin trans-) d’une norme binaire… puisqu’elle n’existait pas vraiment.

Tourisme… et envers du décor

Si la Thaïlande abrite bien une importante communauté de personnes trans, le regard occidental reste profondément biaisé, puisqu’il a tendance à exotiser et généraliser tout ce qu’il voit (et ne comprend pas).

Avec l’essor du tourisme international, les femmes trans ont surtout eu les projecteurs braqués sur elles. Résultat: des villes comme Bangkok, Pattaya ou Phuket en ont fait un business, du divertissement pour la vie nocturne, où les katoï ont trouvé des opportunités économiques, parfois les seules à leur disposition. Leur concentration dans les zones touristiques renforce ainsi cette impression d’omniprésence dans le pays.

Il faut aussi noter que la Thaïlande est devenue, en quelques années, une plaque tournante de la chirurgie d’affirmation de genre. Des soins de bonne qualité, moins chers que partout ailleurs et réalisés dans un cadre idyllique: il n’en fallait pas plus pour renforcer la vision «trans-friendly» du pays. Une vision, là encore, erronée?

Oui et non. Si la Thaïlande est devenue, le 24 septembre 2024, le premier pays d’Asie du Sud-Est à légaliser le mariage entre personnes de même sexe (la loi est entrée en vigueur en janvier 2025), tout est loin d’être rose pour les membres de la communauté LGBT+. Le changement de sexe à l’état civil demeure interdit, entraînant des situations de mégenrage et d’humiliations administratives, tandis que les discriminations persistent, notamment dans l’accès à l’éducation, aux soins et au marché du travail. Être vu ne signifie pas forcément être protégé.

Par Ernest Ginot – Slate.fr – 26 janvier 2026

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