Affaire Victoria’s Secret : chronique d’un naufrage moral et judiciaire en Thaïlande
Huit ans après le raid, la Cour suprême confirme 50 ans de prison pour les gérants du salon Victoria’s Secret, symbole d’un vaste trafic de mineures.
L’affaire « Victoria’s Secret » n’est pas un simple fait divers de plus dans la chronique rouge des nuits de Bangkok. C’est le récit d’un système de corruption institutionnalisé qui a ébranlé la confiance des Thaïlandais envers leurs autorités. Le 29 janvier 2026, en confirmant les peines maximales pour les exploitants de ce complexe, la Cour suprême a envoyé un message fort, bien que tardif, sur la détermination du royaume à lutter contre la traite des êtres humains.
Un empire bâti sur l’ombre et le silence
Le scandale a éclaté le 12 janvier 2018. Ce jour-là, le Département des Enquêtes Spéciales (DSI) ne découvre pas seulement un salon de massage de luxe sur Rama IX Road, mais une véritable plaque tournante du trafic transfrontalier. Sur les 113 femmes secourues, la majorité venait de Birmanie. L’enquête a révélé l’innommable : certaines victimes étaient mineures lors de leur recrutement, dont une fillette de 12 ans, attirée par des promesses de travail honnête avant d’être séquestrée et forcée à la prostitution.
Le poids économique de l’établissement était colossal. Selon les données du DSI de l’époque, un tel établissement pouvait générer plus d’un million de bahts par jour. À l’échelle nationale, ce secteur gris pèserait des dizaines de milliards de bahts par an, un moteur financier souvent alimenté par la misère des migrants des pays voisins.
Le « Livre Noir » de la corruption
Ce qui a transformé cette perquisition en séisme national est la découverte d’un registre secret. Ce carnet de bord ne listait pas seulement des rendez-vous, mais des privilèges accordés à des officiels. Policiers du commissariat local, agents de l’immigration et même inspecteurs du fisc y étaient notés comme « bénéficiaires de services gratuits ».
Certains rapports mentionnaient des remises de 100% pour des « invités spéciaux ». Malgré les dénégations en bloc des agences impliquées à l’époque, certains officiers affirmant même qu’ils étaient « ailleurs » avec des amis le soir des faits, la suspension de cinq hauts gradés du poste de Wang Thong Lang a confirmé l’ampleur de la collusion.
Un tournant législatif : l’héritage de Victoria’s Secret
Au-delà du verdict, cette affaire a agi comme un électrochoc sur l’arsenal juridique thaïlandais. Le scandale a mis en lumière les failles béantes entre la simple « incitation à la prostitution » et la « traite des êtres humains ». Aujourd’hui, la jurisprudence issue de ce dossier impose une tolérance zéro : dès lors qu’une mineure est impliquée, la qualification de traite humaine est automatique, rendant le consentement juridiquement nul et les peines incompressibles.
De plus, pour briser la « culture du carnet » découverte dans les registres du salon, les peines pour les agents de l’État complices ont été doublées, tandis que le taux d’intérêt des compensations a été fixé à 7.5% pour garantir que le temps de la justice ne lèse plus les victimes.
Le verdict de 2026 : une justice à deux vitesses ?
Huit ans après les faits, la décision de la Cour suprême apporte une conclusion ferme pour les exécutants. Sattatham « Pai Tik » Jangchai, le manager, voit sa peine de 50 ans confirmée. C’est le plafond légal en Thaïlande, bien que le cumul de ses crimes dépasse théoriquement les 60 ans.
Toutefois, une ombre massive plane toujours sur ce dossier : Kampol Wirathepsuporn. Le propriétaire présumé, homme d’affaires influent aux connexions politiques puissantes, n’a jamais été capturé. Malgré des mandats d’arrêt internationaux, il reste le grand absent du banc des accusés, alimentant le sentiment qu’en Thaïlande, si les « petits poissons » finissent derrière les barreaux, les « gros » parviennent souvent à s’échapper.
Par Laetitia Villa – Lepetitjournal.com – 2 février 2026
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