En Thaïlande, le conflit frontalier ravive le nationalisme et écarte les progressistes du pouvoir
Les électeurs thaïlandais étaient appelés, dimanche, à faire deux choix déterminants : élire le parti chargé de former le prochain gouvernement et décider de l’ouverture d’un processus de révision constitutionnelle. Après plusieurs sondages favorables au parti progressiste, le Parti du peuple, beaucoup prévoyaient un élan démocratique.
Mais la « vague progressiste » annoncée ne s’est pas matérialisée. Le parti conservateur pro‑royaliste Bhumjaithai, qui a axé sa campagne sur le patriotisme et la défense du territoire face au regain de tensions frontalières avec le Cambodge, est finalement sorti vainqueur. Cette victoire confirme la capacité des partis conservateurs à mobiliser l’électorat en période d’incertitude, en s’appuyant sur un discours nationaliste axé sur la sécurité.
Un conflit frontalier qui renforce la vieille garde
Depuis la résurgence, en juillet dernier, des tensions militaires à la frontière cambodgienne, la scène politique thaïlandaise est entrée dans une zone de turbulences. La première ministre a été destituée par la Cour constitutionnelle en août, ce qui a provoqué l’éclatement de sa coalition. Cette crise a permis au chef de Bhumjaithai, Anutin Charnvirakul, de former une coalition fragile et d’accéder au poste de premier ministre.
La reprise des affrontements en décembre 2025 a ravivé un fort sentiment d’unité nationale. Dans ce climat, les discours conservateurs valorisant l’armée ont trouvé un écho puissant au sein de la population. Une aubaine pour l’armée, qui faisait face à une insatisfaction populaire croissante en raison de son rôle grandissant dans la politique intérieure après ses deux coups d’État en 2006 et en 2014 et son rôle central dans la rédaction de la Constitution de 2017.
Les élections de 2023 avaient pourtant infligé un important revers aux partis promilitaires, les progressistes ayant remporté le vote populaire avant d’être dissous par la Cour constitutionnelle, proche de l’élite royaliste.
Alors que les progressistes disaient vouloir réduire le budget militaire, le conflit frontalier et la montée du nationalisme ont permis à la vieille garde de reprendre la main. Le conflit frontalier a ainsi servi de catalyseur, recentrant le débat public sur la sécurité nationale au détriment des enjeux démocratiques mis en avant par les progressistes.
Le vote progressiste dispersé
Le système électoral thaïlandais combine 400 sièges attribués dans des circonscriptions et 100 sièges à la proportionnelle. Si Bhumjaithai a remporté un grand nombre de circonscriptions, les progressistes ont obtenu davantage de voix au niveau national, mais trop dispersées pour se traduire en sièges.
Or, les jeunes et les centres urbains comme Bangkok ont voté massivement pour les progressistes, ce qui confirme l’existence d’un désir de changement, bien que celui‑ci peine à se traduire institutionnellement.
Vers une nouvelle Constitution favorisant le maintien du statu quo
Les électeurs devaient également se prononcer sur l’ouverture d’un processus constitutionnel. La Constitution de 2017 est critiquée pour son architecture antidémocratique, notamment l’existence d’un Sénat de 250 membres nommés par l’armée, qui participe au choix du premier ministre aux côtés des députés élus.
Les progressistes espéraient que leur poids électoral leur permettrait d’influencer la rédaction d’une nouvelle Constitution, en limitant le rôle des institutions non élues. Mais l’élection de Bhumjaithai, allié des royalistes et de l’armée, laisse présager une réforme minimale, centrée sur le statu quo plutôt que sur les réformes démocratiques.
Selon le rapport annuel 2025 de l’Institut V-Dem sur l’état de la démocratie dans le monde, la Thaïlande demeure classée comme une « autocratie électorale », oscillant entre brèves phases de libéralisation et retours à un autoritarisme marqué par l’intervention de la Cour constitutionnelle. Celle-ci a d’ailleurs destitué deux premiers ministres et dissous plusieurs partis au cours des deux dernières années, utilisant largement ses prérogatives pour écarter les formations considérées comme menaçant les intérêts de l’élite.
Par conséquent, le processus constitutionnel pourrait servir à légitimer l’ordre politique existant, sans remettre en question les mécanismes qui permettent à l’armée et aux élites de conserver un rôle déterminant sur la vie politique du pays.
Une société fracturée entre aspirations démocratiques et maintien de l’ordre établi
Si une partie de la population — notamment les jeunes urbains — est déçue du scrutin, le nouveau gouvernement devra composer avec une société de plus en plus divisée : d’un côté, un électorat en quête de réformes profondes ; de l’autre, une élite conservatrice déterminée à préserver son influence.
Reste à voir si cette élection ouvrira la voie à un renouveau démocratique ou si elle marquera une nouvelle consolidation d’une « autocratie électorale » qui caractérise la Thaïlande depuis la dernière décennie.
Par Alexandre Veilleux – Le Devoir – 11 février 2026
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