En Birmanie, «la question de la citoyenneté est secondaire»
Cinq ans après le coup d’État grâce auquel la Tatmadaw, l’armée birmane, a pris le contrôle du pays, la résistance peine à trouver une parade efficace. Portés à ses débuts par le Gouvernement d’unité nationale (NUG), les espoirs démocratiques opposés à l’autoritarisme de la junte militaire s’amenuisent. Pour François Robinne, anthropologue spécialiste de la Birmanie, cette situation trouve ses racines dans un problème central et structurel de la société birmane depuis l’indépendance du pays.
RFI : Depuis le coup d’État, le Gouvernement d’unité nationale (NUG) n’a obtenu aucune avancée concrète face à la junte militaire au pouvoir en Birmanie. Comment l’expliquer ?
François Robinne : Le NUG fait preuve de la même incapacité que le NLD, le parti d’Aung San Suu Kyi du temps où elle était au pouvoir (2015-2021), à conduire une nécessaire réévaluation au sein de la Constitution : non seulement de la prépondérance de l’armée, mais également du multiculturalisme, dans la gouvernance de l’État. Le NUG est évidemment une organisation centrale qui tient un rôle de premier plan. Il essaie de créer des alliances avec les autres forces d’opposition. De façon remarquable, ces forces d’opposition sont, dans leur écrasante majorité, à dominante ethnique (Kachin, Shan, Karen, Mro, Chin, Môn etc.). Se pose dès lors la sempiternelle question de l’unité dans la diversité, et c’est là où le bât blesse. Car il y a une incapacité – qui n’est pas le seul fait du NUG – à dépasser ce piège identitaire qu’est par définition le multiculturalisme. Il est devenu un problème structurel parce que l’état de guerre intérieure, qui n’a jamais été aussi intense qu’aujourd’hui, divise et ensanglante le pays depuis l’indépendance en 1948. La réelle incapacité du NUG réside dans le fait que le discours tenu est partagé par tous, y compris par la junte militaire, y compris par l’ancienne NLD, y compris par les différentes formes de résistance actuelles, comme, d’ailleurs, par les instances internationales (ONU, Chancelleries, ONG). Cette erreur fondamentale partagée par les décideurs de tous bords consiste à positionner le multiculturalisme sur un piédestal inamovible. Dans le respect plein et entier des différences, la dépolitisation de la sphère multiculturelle est une urgence.
La société birmane n’est donc pas à même de faire front commun ?
Personne, actuellement, y compris le NUG, ne parle de citoyenneté. Sa dynamique inclusive s’applique pourtant à l’ensemble de la société civile, sans considération de la langue, de la religion, de l’ethnicité. Il est significatif que les partis politiques autorisés par la junte à se présenter aux récentes élections – des élections dénoncées par tous, mais ce n’est pas le propos – sont, dans leur très grande majorité, des partis formés sur une base ethnique ou fédérale, ce qui revient au même. Il faut changer le logiciel, tourner la page du repli identitaire. Ils alimentent depuis sept décennies la guerre civile, quelle que soit la nature libérale, autoritaire ou démocratique des régimes politiques en place. C’est un mode opératoire mis en place après l’indépendance, dans le sillage de l’accord de Panglong dont le général Aung San, père d’Aung San Suu Kyi, est l’un des signataires. C’est peu dire que la matrice a dès l’origine été mal conçue, mais s’agissant d’un choix politique, il est réversible. D’autant que, de tous ses voisins, la Birmanie est le seul pays – hormis un temps le Laos – à avoir enfermé sa Constitution dans ce piège identitaire, jusqu’à en appliquer la logique multiculturelle au découpage administratif du pays. Tous les pays limitrophes de la Birmanie (Bangladesh, Inde, Chine, Laos, Thaïlande) font pourtant état de la même diversité ethnique, culturelle, religieuse, linguistique. À ce niveau-là, la Birmanie est un cas d’école.
Cette vision n’a-t-elle jamais été réellement remise en cause ?
À ma connaissance, le premier à avoir recommandé l’instauration d’une citoyenneté unique est Kofi Annan, l’ancien secrétaire général des Nations unies, dans le rapport commandé par Daw Suu [surnom d’Aung San Suu Kyi, Ndlr] quand elle était au pouvoir à propos de la question des Rohingyas. Non seulement il ne sera pas tenu compte de cette recommandation concernant la citoyenneté, mais le positionnement d’Aung San Suu Kyi concernant la responsabilité de l’armée birmane dans les exactions commises à l’encontre des Rohingyas lui vaudra l’opprobre internationale. La recommandation formulée dans ce rapport s’applique à l’ensemble de la Birmanie. Il y est suggéré de mettre un terme aux trois nationalités reconnues officiellement au bénéfice d’une citoyenneté unique et universelle. Et cela, Aung San Suu Kyi pas plus que quiconque n’a, à ce jour, su l’entendre. C’est le problème majeur de la Birmanie où les notions d’Union et d’État fédéral viennent en soutien des nationalismes en tous genres.
Certains Birmans s’émancipent-ils de ce logiciel ?
Les déplacés de la « génération Z » birmane que j’ai pu rencontrer en Thaïlande ou en France échappent pour partie au formatage des générations précédentes. Tout du moins les plus jeunes d’entre eux, d’entre « elles » devrais-je dire, tant un discours souvent iconoclaste et émancipatoire est porté principalement par les femmes. En tant qu’individus déplacés de façon non volontaire, ces jeunes de l’exil expérimentent par la force des choses la diversité, et, avec elle, un nouveau rapport d’altérité. L’important pour eux, ce n’est pas de savoir si leur voisin est Kachin ou Chin ou Shan ou Rohingya ou autre, s’il est ou non bouddhiste. Dans l’exil, la condition cosmopolite s’impose comme la condition humaine. Leur discours reste pourtant largement inaudible. Car la voix de ces jeunes – que j’appelle Génération A – n’est pas entendue par les leaders de l’opposition issus pour la plupart de la « Génération 88 » [par référence au soulèvement populaire de 1988, ndlr.]. La vieille garde reste formatée au modèle identitaire et multiculturaliste dont le projet d’État fédéral est le miroir. C’est en cela que réside fondamentalement l’inconséquence des élites birmanes, quelles qu’elles soient. Toutes sans exception reproduisent les erreurs du passé sans envisager ne serait-ce qu’un instant la possibilité d’un État de droit débarrassé de l’emprise communautariste.
Pourrait-on espérer voir cette jeunesse parvenir, à terme, à changer les choses ?
La difficulté tient au fait que l’état d’esprit de ces leaders de toujours s’appuie sur cette autre notion, très largement partagée, profondément bouddhiste, qu’est le respect aux anciens, pierre angulaire de la société birmane dans sa totalité. Ce respect est ritualisé, formalisé, jusque dans le sentiment de crainte qu’inspire en retour la gratitude. La faisant sienne, la hiérarchie militaire se déclare volontiers « père et mère du peuple », sous-entendu : l’armée a le devoir de prendre soin de vous comme elle a le droit de vous punir. En ce sens, la notion bouddhique de gratitude que doivent les plus jeunes aux anciens, aux parents, aux maîtres, aux mentors s’agissant d’un bonze, d’un prêtre ou d’un imam, connaît un prolongement dévastateur dans le rapport de l’armée à la société civile. De ce point de vue, le poids de valeurs morales contribue d’une certaine manière à entraver la remise en cause des mentalités, au même titre que l’entonnoir identitaire enferme les leaders dans leurs certitudes. Il ne s’agit pas plus de la part des jeunes d’un renoncement aux valeurs bouddhiques que d’une remise en cause d’une armée protectrice. Ils revendiquent un sens critique seul à même de les projeter vers un avenir viable.
Par Jean-Baptiste Breen – Radio France Internationale – 14 février 2026
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