Birmans en exil, entre survie et espoir de démocratie
Depuis le retour de la junte au pouvoir en 2021, la guerre et la répression ont poussé de nombreux Birmans sur les routes de l’exil. En Thaïlande, au Cambodge ou en Malaisie, ils tentent de survivre et se reconstruire dans l’espoir d’un avenir meilleur.
Avec
- Christian Lechervy, diplomate, envoyé spécial pour la Birmanie en France, ex Ambassadeur de France en Birmanie (2018 – 2023). Il a reçu Le Prix du livre de géopolitique 2025 pour « L’Asie-Pacifique. Nouveau centre du monde », un livre écrit avec la chercheuse Sophie Boisseau du Rocher, et paru chez Odile Jacob.
Dans la ville frontalière et thaïlandaise de Mae Sot, la présence birmane saute aux yeux. Restaurants, salons de thé, affiches en langue birmane : la ville est surnommée « Little Burma », la « petite Birmanie ». Depuis des décennies, elle sert de refuge aux opposants politiques, aux travailleurs migrants et aux minorités fuyant les conflits.
Après le coup d’État militaire du 1er février 2021, une nouvelle vague d’exilés est arrivée. Parmi eux, Oh Mar, une femme d’une soixantaine d’années, parente de l’ancienne dirigeante Aung San Suu Kyi. « J’ai soutenu les manifestations contre la junte et aidé des jeunes à rejoindre les forces rebelles. Les militaires ont tenté de m’arrêter », raconte-t-elle.
Pour passer de Myawaddy à Mae Sot, il suffit de franchir un pont ou de traverser la rivière qui marque la frontière entre les deux pays. Une fois arrivés, certains réfugiés peuvent compter sur des réseaux d’entraide construits au fil des crises politiques qui ont jusqu’ici secoué la Birmanie.
A Mae Sot, de nombreux Birmans cherchent aussi de meilleurs salaires et constituent une main-d’œuvre bon marché. Koko*, la vingtaine, gagne moins que le salaire minimum. Il travaille dans les champs de maïs et de canne à sucre. « J’aimerais vraiment retourner dans mon pays mais je ne peux pas (…). Au moins en Thaïlande, je ne vis pas dans la peur et je peux gagner un peu d’argent. Et autour d’ici, il n’y a que des villages peuplés de birmans donc on se sent un peu chez nous « , raconte-t-il. Si Koko rentrait en Birmanie, il risquerait d’être mobilisé : la conscription est obligatoire depuis 2024 pour les hommes âgés de 17 à 35 ans.
Résister et prendre les armes
Après l’arrivée de la junte au pouvoir le 1er février 2021, certains Birmans ont d’abord tenté de résister dans la rue. Étudiant à l’époque, un jeune homme aujourd’hui exilé au Cambodge se souvient des manifestations réprimées par les balles de l’armée. « Nous avons compris que c’était le début d’une période très sombre », raconte-t-il sous couvert d’anonymat. Face aux arrestations massives et aux centaines de morts, il décide, comme beaucoup d’autres jeunes, de rejoindre la lutte armée. Il rejoint en fait un bataillon des Force de Défense du Peuple, les PDF. Dans la jungle, il est formé par des membres des groupes ethniques armés qui partagent désormais un ennemi commun : la junte.
Pendant près de deux ans, il vit entre la jungle et Rangoun, abandonnant ses études et l’avenir qu’il s’était imaginé. Mais la guerre s’enlise et il finit par quitter son bataillon et prendre la route de l’exil. Aujourd’hui, il dit ressentir une forme de culpabilité d’avoir laissé derrière lui ses anciens compagnons de combat. Malgré tout, sa détermination reste intacte. « Même si cette révolution dure dix ans, vingt ans, je choisirai toujours la liberté et la démocratie », explite-t-il.
Rohingyas, des noms effacés
En Malaisie, plus de 189 000 réfugiés birmans sont officiellement recensés par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Parmi eux, plus de 124 000 sont des Rohingyas. Une minorité musulmane privée de citoyenneté en Birmanie depuis 1982 et persécutée depuis des décennies.
Rafik Ismael, originaire de l’État d’Arakan, a fui la Birmanie il y a près de trente ans. Son père, un leader local qui distribuait de la nourriture aux plus démunis, avait précédemment été arrêté par l’armée. « Après sa libération, les militaires nous ont dit : “Partez, sinon nous tuerons toute la famille.” Malgré l’exil, Rafik continue de suivre de près la situation politique au Myanmar, mais il se dit profondément désabusé. « Que ce soit la junte ou Aung San Suu Kyi, nous n’avons jamais vu de réel soutien », affirme-t-il.
D’autres exilés Rohingyas portent encore les cicatrices de leur fuite. Katija*, arrivée en Malaisie il y a cinq ans, se souvient de vingt-cinq jours de voyage depuis l’État d’Arakan, dont une traversée en mer. « Des femmes ont été violées à bord. Des personnes sont mortes pendant le voyage », raconte-t-elle. Aujourd’hui, elle travaille pour une ONG qui aide les nouveaux arrivants, mais la peur reste omniprésente. « Le plus effrayant ici, c’est l’expulsion « , confie-t-elle. Dans ce pays, comme en Thaïlande, les réfugiés vivent dans l’incertitude : la Malaisie n’est pas signataire de la Convention de l’ONU relative au statut des réfugiés.
En exil, une économie de la débrouille
Loin de leur pays, de nombreux Birmans tentent aussi de se reconstruire une vie, comme en Thaïlande ou au Cambodge, et souvent dans des conditions précaires. Incertitude pour l’avenir, peur permanente de l’expulsion, démarches administratives complexes et accès limité à l’emploi rythment leur quotidien. À Mae Sot, en Thaïlande, David* tient un stand de nourriture birmane sur un marché local avec sa femme. « Avant le coup d’État, je rêvais d’être blogueur de voyage. Ma vie actuelle n’a rien à voir », confie-t-il. Après plusieurs mois de difficultés, le couple s’est lancé dans la restauration, faute d’alternatives. Comme environ un migrant birman sur deux en Thaïlande, David ne dispose pas d’un statut légal stable, et son permis de travail ne lui permet d’exercer que des emplois peu qualifiés.
Chaque jour, ils ouvrent leur petit restaurant à 7h30 et ferment leur stand vers 23h, pour des revenus qui couvrent à peine leurs dépenses. « Je ne peux même pas payer mes frais médicaux « , regrette David, ancien membre de la résistance armée qu’il a dû quitter pour des raisons de santé. Au Cambodge, un informaticien birman de 27 ans raconte avoir pu migrer légalement grâce à son entreprise. Mais sur les réseaux sociaux, il voit circuler de nombreuses annonces de recrutement liées à des activités illégales. « La Birmanie est un foutoir sans nom. Si tu restes, c’est dur. Si tu pars, tu gagnes peut-être plus d’argent, mais la vie reste difficile « , explique-t-il, ajoutant préférer ne pas juger les choix des autres — « sauf bien sûr s’ils soutiennent ouvertement la junte. »
L’éducation dans l’espoir d’un meilleur futur
Dans ce contexte de précarité, l’éducation apparaît comme l’un des rares leviers d’espoir pour la nouvelle génération. À Batu Caves, près de Kuala Lumpur, une école gérée par l’organisation Elom Initiatives accueille des enfants réfugiés birmans, pour la plupart rohingyas. Certains ont fui la guerre avec leurs parents, d’autres sont nés en exil et ne connaissent leur pays d’origine qu’à travers les récits familiaux. « Ils ont vécu des choses que la plupart des adultes n’imaginent même pas », explique Tom Carter, professeur et directeur de l’établissement. « Pourtant, à la fin de la journée, je les vois simplement comme des enfants. »
L’école prépare ses élèves au GED, un diplôme équivalent au niveau lycée reconnu par certaines universités. Mais l’accès à l’enseignement supérieur reste limité : chaque année, seules quelques bourses sont attribuées. Pour Sujauddin Karimuddin, cofondateur de l’établissement et lui-même Rohingya, l’éducation est un outil essentiel pour rompre avec l’exclusion. « Refuser de prononcer notre nom, c’est déjà un génocide », affirme-t-il.
Pour Suja, l’éducation va de pair avec une réflexion plus large sur la paix. Mais, selon lui, elle ne pourra émerger qu’à une condition : reconnaître les crimes et les injustices du passé. « Il faut admettre ce qu’il s’est produit, exprimer des regrets, se repentir collectivement et individuellement, puis s’engager à ce que cela ne se reproduise plus. Sans ce travail de vérité, les rancœurs et la déshumanisation empêcheront toute unité durable ». Et pour rompre avec la haine, Suja voit dans l’éducation l’un des rares leviers capables d’ouvrir un chemin vers la justice et la réconciliation.
Par Juliette Pietraszewski & Juliette Chaignon, & Juliette Buchez – Radio France Culture – 13 mars 2026
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