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Birmanie : Min Aung Hlaing, un président-militaire en quête de légitimité

Officiellement élu président de la Birmanie le 3 avril 2026, Min Aung Hlaing dirige en réalité le pays depuis 2021 et la prise de pouvoir de la junte militaire, dont il est à la tête. Accusé de génocide par l’ONU et par l’Indonésie, ce militaire de 69 ans affirme un peu plus son emprise sur une nation ravagée par la guerre civile et convoite une légitimité artificielle.

Franches accolades et yeux larmoyants : Min Aung Hlaing s’est présenté aux caméras sous des airs de militaire attristé, alors qu’il quittait ses fonctions de commandant en chef de l’armée pour endosser la présidence de la Birmanie après avoir été élu, le 30 mars. Cette élection n’a pourtant rien de démocratique.

À la tête de la Tatmadaw, l’armée birmane, depuis 2011, Min Aung Hlaing dirige, de fait, le pays depuis le coup d’État de 2021 qui a vu la lauréate du prix Nobel de la paix et leader de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), Aung San Suu Kyi, être renversée et emprisonnée.

Les militaires avaient alors promis l’organisation d’élections démocratiques à venir auxquelles ils ne pourraient pas prendre part. Une promesse aisément contournée. Aussitôt élu président, Min Aung Hlaing a démissionné de ses fonctions dans l’armée.

« Lui qui a tué tant de milliers de personnes, le fait qu’il quitte son uniforme pour être nommé président est tout à fait artificiel », explique François Robinne, anthropologue, directeur de l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine à Bangkok et spécialiste de la Birmanie. Accusé de génocide et conspué par une majorité de la population, ce carriériste taciturne s’évertue à consolider un régime chancelant, bâti à son image.

Min Aung Hlaing, « omniprésent » dans la vie politique birmane

Min Aung Hlaing a récolté 429 des 584 voix, soit 73% des suffrages exprimés, lors du vote des parlementaires – eux-mêmes élus au terme d’élections législatives contestées entre décembre 2025 et janvier 2026 – pour choisir entre lui et deux autres candidats.

« Il n’y avait absolument aucun suspens », assure Adrian Rovel*, analyste indépendant basé à Rangoun. Comme le veut la Constitution, les deux perdants de la triangulaire deviennent vice-présidents. Min Aung Hlaing place ainsi son « bras droit », Nyo Saw, au poste de premier vice-président. Cet ancien ministre serait avant tout le « porte-chéquier » du nouveau président, précise Adrian Rovel. « ​​​​​​​Il a présidé à la destinée des intérêts financiers de la famille de Min Aung Hlaing depuis toujours », ajoute-t-il.

En gardant ses fidèles au plus près de lui, le dictateur birman a su se maintenir dans les plus hautes sphères du pouvoir militaire. Engagé dans l’armée très jeune, après de courtes études de droit, Min Aung Hlaing ne se distingue jamais par les armes. S’il n’est pas un « combattant », il parvient à gravir les échelons grâce à une compréhension des mécaniques internes de la Tatmadaw, un « ​​​​​​​talent de manœuvrier » qui lui permet de se placer « ​​​​​​​dans le sillage des bonnes personnes », remarque Adrian Rovel. À force de patronages, d’arrangements et de clientélisme, il est choisi par Than Shwe en 2011 pour lui succéder en tant que commandant en chef de la junte.

Son absence de reconnaissance militaire le rend toutefois méfiant des personnalités saluées pour leurs prouesses guerrières. À son départ, Min Aung Hlaing a nommé le très fidèle Ye Win Oo à sa succession, au détriment de l’ancien commandant en chef adjoint de l’armée, Soe Win. Après « l’opération 1027 », pendant laquelle une coalition de forces opposées à la junte inflige un lourd revers à la Tatmadaw, des voix se sont élevées appelant à la « ​​​​​​​destitution de Min Aung Hlaing et à son remplacement par Soe Win », qui jouissait d’une réelle aura de soldat, note Adrian Rovel. Une raison non négligeable dans le choix d’un remplaçant qui ne viendra pas « ​​​​​​​lui faire de l’ombre ».

Ce n’est pas pour prendre le risque de disparaître que Min Aung Hlaing a renoncé, du moins en apparence, à diriger la Tatmadaw. Cette position présidentielle n’est que l’aboutissement de son ambition de conquête du pouvoir. Depuis 2011, le militaire est « omniprésent » dans la vie politique birmane, résume François Robinne. À ses débuts, il doit certes manœuvrer dans une période de fragile transition démocratique, mais bénéficie, malgré l’élection d’Aung Sann Suu Kyi en 2015, des acquis de la Constitution de 2008, rédigée par et pour les militaires. Plusieurs ministères clés leur sont réservés, ainsi que 25% des sièges du Parlement.

Légitimité impossible

Face aux velléités démocratiques grandissantes des partisans d’Aung San Suu Kyi, la junte finit par s’inquiéter suffisamment pour décider de s’emparer du pouvoir en 2021. Principal obstacle à l’accession de Min Aung Hlaing à la présidence, la « Dame de Rangoun » pâtit particulièrement de son refus de courber l’échine, qui attise « la haine » du chef de la junte, raconte François Robinne. Condamnés par la communauté internationale et vivement contestés par les armes en Birmanie, le coup d’État et l’enfermement d’Aung San Suu Kyi ont tué dans l’œuf toute once de légitimité du régime de la junte.

« Il y a une course effrénée de tous les dictateurs à construire une légitimité », souligne François Robinne. Celle de la junte birmane est d’abord passée par l’instauration de la Constitution de 2008, « critiquée de tous bords », poursuit le chercheur, d’autant qu’elle « ​​​​​​​n’a pas cessé d’être remodelée et amendée » par la junte après le coup d’État.

La mise en place d’un gouvernement de transition, puis l’organisation d’élections législatives, et enfin sa nomination en tant que président, sont autant de manœuvres réfléchies de la part du chef militaire. Min Aung Hlaing cherche ainsi « ​​​​​​​absolument une légitimité constitutionnelle à l’internationale », conclut l’universitaire. Ces élections « ​​​​​​​n’ont aucun sens parce que la junte n’a pas la main sur une grande partie du territoire », avance François Robinne. De fait, la Birmanie est morcelée entre des régions administrées par l’armée et d’autres sous contrôle des différentes forces de résistance.

La crédibilité de Min Aung Hlaing s’éroderait même aux yeux des alliés de la junte. « ​​​​​​​La Chine ne lui fait pas confiance et ne le considère pas comme un leader compétent », développe Adrian Rovel. L’absence de résultats concrets de cette politique à l’étranger renforce d’autant plus un bilan intérieur dramatique.

Dans cette quête de normalisation, Min Aung Hlaing ligue l’écrasante majorité du peuple birman contre lui et « ​​​​​​​saborde complètement cette légitimité par l’instauration d’une terreur généralisée » sur son sol, insiste François Robinne.

Dictateur génocidaire ?

Le 6 avril 2026, le bureau du procureur général d’Indonésie a annoncé à l’AFP avoir reçu une plainte pour « ​​​​​​​génocide et crime contre l’humanité » contre le président birman fraîchement élu.

Ces accusations s’ajoutent à un rapport rendu en 2018 par l’ONU, selon lequel des cadres de l’armée, dont Min Aung Hlaing, devaient être poursuivis pour « génocide », puis à un mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI) à son encontre. Ces mises en cause se concentrent sur les exactions, meurtres, violences et déplacements forcés des Rohingyas, une minorité musulmane apatride présente en grande partie en Birmanie. Ostracisés et fréquemment pris pour cibles, les membres de cette communauté ont été particulièrement ciblés par les forces de l’ordre et l’armée birmane en 2017.

Sur cette seule année, plus de 700 000 Rohingyas auraient fui la Birmanie vers le Bangladesh voisin, dans des opérations qui réunissaient « tous les éléments d’un nettoyage ethnique », selon Adrian Rovel. « ​​​​​​​Depuis le coup d’État, il y a eu, comme dans toutes les dictatures, des boucs émissaires et les Rohingyas ou les musulmans vont être ces émissaires, note François Robinne. Mais depuis cinq ans, l’ennemi n’est plus tellement factuellement tel ou tel bouc émissaire ; c’est l’ensemble de la société civile qui a été désignée comme ennemie de la dictature. »

Dans son entreprise de contrôle du pays, la junte de Min Aung Hlaing considère désormais qu’à peu près n’importe quelle forme de résistance est un acte terroriste. Le nouveau chef d’État n’a annoncé aucun réel programme et ne donne aucun gage de confiance à une population dont il n’a de dirigeant que le titre.

Le nom a été changé par mesure de sécurité.

Par Jean-Baptiste Breen – Radio France Internationale – 6 avril 2026

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