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Thingyan annulé pour cause de coronavirus, la Birmanie s’affole un peu

Quelle est loin cette réunion du 24 février 2020 durant laquelle les pouvoirs publics municipaux de Yangon décidaient que pour 2020 le nombre de podiums autorisés seraient supérieur aux 35 qui avaient animé la ville en 2019 !

Vendredi 13 mars dernier, le bureau de la présidence de Birmanie rendait publiques les dernières décisions prises par le comité de suivi de l’épidémie de coronavirus, un comité créé le 30 janvier dernier et composé de 22 personnes dont la conseillère d’état Daw Aung San Suu Kyi et les principaux ministres dont les services sont impliqués ou impactés par la crise  du coronavirus : « Le 11 mars dernier, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré que l’épidémie de SARS-CoV-2 était passée au stade de la pandémie. En conséquence, afin de limiter les risques de propagation de la maladie et afin de protéger la population, la totalité des manifestations publiques sont annulées ou suspendues à dater de ce vendredi et ce jusqu’au 30 avril prochain. Cela inclut notamment l’ensemble des festivités officielles prévues pour le festival de l’eau de Thingyan. L’interdiction pourra être prolongée si besoin ».

Ce sera la première fois que les manifestations organisées pour le Premier de l’an bouddhiste sont ainsi complètement supprimées. Le communiqué ne précise en revanche rien sur les traditionnels congés de cette période, qui cette année tombent du 12 au 18 avril. Or, ces quelque 10 jours de repos sont un moment majeur de transhumance en Birmanie, celui où chacun rejoint sa famille, où bus et avions sont pleins (d’ailleurs, les Birmans réservent en général leurs billets longtemps à l’avance), où les maisons le sont tout autant. Sachant que la proximité familiale constitue le moment privilégié de contamination du SARS-CoV-2, la question va se poser très vite…

Cacophonie de mesures gouvernementales

D’ores et déjà, les effets de la décision se sont sentis. Le festival de la pagode Shwe Set Taw, dans la région de Magwé, qui dure normalement trois mois et avait déjà largement commencé, a été interrompu et annulé par les autorités locales. L’armée régulière birmane a également reporté la célébration du 75ème Jour des Forces armées, qui tombe le 27 mars cette année. Mais aussi hier, dimanche matin, des visiteurs étrangers, dont des Français et des ressortissants de Singapour, ont été empêchés d’entrer dans le pays à l’aéroport de Yangon et obligés de repartir sur le même vol que celui par lequel ils étaient arrivés. Cela sans aucune information préalable des ambassades des pays concernés et, semble-t-il, sans que les services du ministère des Affaires étrangères birman aient été eux-mêmes prévenus.

La brusquerie de l’annonce, plutôt radicale, et celle des mesures prises à la va-vite et dans une certaine cacophonie ont alimenté les rumeurs sur Facebook, qui prolifèrent depuis maintenant plus d’un mois, pour susciter le vendredi et le samedi une frénésie d’achats à Yangon et Mandalay, aussi folle et irrationnelle que celles qui ont eu lieu en France, par exemple. Les gens se sont précipités dans les hypermarchés ou les épiceries locales pour faire des provisions. Une autre rumeur a affirmé qu’un premier patient avait été testé positif à l’hôpital général de Yangon, ce que celui-ci a rapidement démenti. Le ministère de la Santé et des Sports a rappelé que répandre des rumeurs tombait sous le coup de la loi mais on voit mal le gouvernement sanctionner ou emprisonner les milliers de personnes faisant circuler tout ce qu’elles lisent puis transfèrent sans la capacité critique d’évaluer la véracité du propos…

Des Français bloqués à l’aéroport de Yangon

L’annulation de Thingyan va être un nouveau coup très dur pour l’économie birmane, déjà mal en point ces derniers temps. L’épidémie de coronavirus en Chine a rompu la chaîne logistique et de nombreuses usines ne sont plus approvisionnées en matière première ce qui résulte actuellement en plusieurs milliers d’ouvriers et d’ouvrières au chômage technique. Le pays manquant cruellement de nombreuses compétences techniques suffisantes s’en remet beaucoup aux experts internationaux sur dans sujets technologiques ou complexes, comme les centrales électriques. Là aussi du retard a été pris, qui risque d’avoir des conséquences dans les mois à venir sous la forme de coupures d’électricité… qui nuisent bien sûr à l’économie. Le manque à gagner pour de nombreux commerces ou industries dont la trésorerie est souvent basse pourrait amener à des faillites dans les semaines ou mois à venir.

En outre, la violence des interdictions d’entrée sur le territoire birman sans avertissement préalable va certainement laisser des traces parmi les communautés de migrants français, européens, singapouriens… De grandes entreprises étrangères devraient rapidement réagir en rapatriant probablement les familles et les personnels non absolument nécessaires vers leur pays d’origine, ce qui aura évidemment un impact négatif sur l’économie locale, notamment à Yangon. En outre, l’imprévisibilité des décisions des dirigeants birmans suscitent un regain d’inquiétude sur la réalité de l’épidémie dans le pays. Au 15 mars 20H, la Birmanie ne compte encore aucun cas officiel de patient touché par le SARS-CoV-2, ce que nos sources nous confirment, mais de plus en plus de cas suspects se présentent aux hôpitaux, toujours testés négatifs pour l’instant. Les kits de test sont fournis par Singapour et sont a priori de bonne qualité. Mais ne pas avoir encore repéré de cas positif ne signifie bien sûr pas qu’il n’y en a pas.

Pour un million d’euros de tickets vendus et sans doute pas remboursés

Les professionnels du tourisme sont eux déjà dans la tourmente. Avec l’annulation de Thingyan, une vingtaine d’agences de voyage se retrouvent avec pour plus d’un million d’euros de tickets déjà payés qui ne seront pas vendus, affirme l’Association birmane du tourisme… Compte tenu de l’isolement bancaire du pays et du nombre importants de personnes qui profitent des vacances de Thingyan pour voyager, les agences de voyages achètent par avance les billets, à la fois à la demande de clients qui réservent mais aussi de manière spéculative afin d’obtenir des prix intéressants à l’achat et de revendre les tickets au prix fort par la suite. Lors de Thingyan 2019, pour certaines destinations, le prix des billets de bus avait été multipliés par 5, avec un marché noir très actif ! Plusieurs millions de personnes voyagent à cette période en temps normal, et on estime a 100 000 le nombre de Birmans qui profitent de ces jours fériés pour faire du tourisme hors de leur pays. Ceux-là annulent tous leurs réservations mais ne se sentent pas tenus de payer quoi que ce soit, ce qui est très culturel en Birmanie. De leur côté, les compagnies aériennes – elles-mêmes en grandes difficultés partout dans le monde – sont peu soucieuses de s’engager à des remboursements. Singapour Airlines a fait savoir qu’elle rembourserait mais des transporteurs low cost comme Nok Air ou Air Asia sont bien plus réticents car c’est leur propre modèle économique qui est mis sous tension. Alors comme toujours en temps de crise, les acteurs privés réclament le soutien… de l’argent public…

Le gouvernement birman a annoncé qu’un « sous-comité du comité de suivi de l’épidémie de coronavirus a été créé afin d’évaluer les conséquences économiques de la maladie et de trouver des solutions pour y remédier ». Reste que le pays est pauvre et que le gouvernement ne dispose pas de beaucoup de fonds à distribuer. Ses dernières décisions et l’incohérence des réactions traduisent par ailleurs un manque de leadership et une incompréhension de la situation. Dans ces conditions, les agences de voyages birmanes ne sont pas une de ses priorités. Une consolidation du secteur va probablement s’opérer avec la disparition d’un grand nombre de petits et moyens acteurs.

Lepetitjournal.com – 15 mars 2020

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