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Birmanie : pourquoi une résurgence des conflits armés ?

Depuis le début de l’année, la Birmanie est le théâtre d’une résurgence des tensions entre l’armée birmane et l’Arakan Army. Dans ce pays où la démocratie est fragile, les militaires multiplient les initiatives afin de déstabiliser la transition démocratique, engageant un bras de fer avec le parti d’Aung San Suu Kyi, le NLD.

Ces conflits armés interviennent dans un contexte de crise sanitaire de Covid-19, laissant les civils en proie à une situation humanitaire préoccupante. Le point de vue de Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Les Nations unies, par la voix de Yanghee Lee, ont demandé le 29 avril, l’ouverture d’une enquête sur de « possibles » crimes de guerre en Birmanie. L’escalade entre l’armée birmane et l’Arakan Army aurait provoqué la mort de dizaines de civils ainsi que le déplacement de plus de 40 000 personnes depuis le début de l’année. Qu’en est-il de la situation dans le pays et comment expliquer la résurgence des tensions ? 

L’Arakan Army (AA) est l’un des belligérants dans les conflits qui opposent l’armée birmane et les Kachin, dans le Nord de l’Arakan, province également connue pour abriter les Rohingyas et des violences à répétition. Dans cette zone rurale et souvent difficile d’accès, on compterait jusqu’à 10 000 membres de cette organisation, fondée il y a une décennie, et dont la principale revendication est un statut d’autonomie pour l’Arakan et les ethnies qui y vivent. Mais le nombre de combattants serait plus limité, quelques milliers au total. Comme c’est souvent le cas des groupes armés birmans, l’AA est associée avec une structure politique, la United League of Arakan, qui, comme son nom l’indique, entend assurer les intérêts des différents groupes vivant dans cette province. Contrairement aux Rohingyas, dont le sort a été médiatisé et a mobilisé l’Organisation de la coopération islamique, en plus de soulever une vive indignation dans les pays occidentaux, la guerre contre les Kachin fait partie de ces conflits souvent ignorés qui caractérisent les difficiles relations interethniques en Birmanie. Dans le Nord de l’Arakan, on assiste ainsi régulièrement à des affrontements dans lesquels les populations civiles sont prises à partie, l’AA ne cachant pas son sentiment anti-Bamar (le principal groupe ethnique birman, deux tiers de la population), tandis que l’armée s’est rendue tristement célèbre pour ses nettoyages ethniques. C’est donc surtout le déplacement des populations qui pose problème, comme dans le cas des Rohingyas, de même que la difficulté pour le pouvoir birman à garder le contrôle sur la situation, que les militaires maîtrisent sans partage.

Aung San Suu Kyi et son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), avaient engagé une joute parlementaire en mars dernier afin de réduire les pouvoirs octroyés à l’armée, réformes refusées par les parlementaires. La situation a-t-elle évolué ? Quelle est la situation politique interne de la Birmanie ?

Depuis 2016, le pouvoir birman s’est engagé dans ce qui constitue le plus vaste chantier dans le dialogue interethnique depuis l’indépendance de ce pays, et s’il faut louer cette initiative, il convient d’en relever les limites et les oppositions. Les limites sont celles d’une relation conflictuelle depuis des décennies dans plusieurs régions peuplées de minorités, et notamment l’Arakan. Les oppositions sont surtout du côté des militaires, qui ont certes cédé le pouvoir et acceptent la transition démocratique en 2015, mais restent les principaux opposants à Aung San Suu Kyi et la NLD. Rappelons par ailleurs, et c’est essentiel ici comme dans la crise des Rohingyas, que les militaires contrôlent, en vertu d’une constitution taillée sur mesure, un quart des sièges au Parlement sans processus électoral, mais aussi plusieurs ministères-clefs, comme la Défense, les frontières où l’Intérieur. Depuis l’arrivée au pouvoir de la NLD, le pouvoir est engagé dans un bras de fer avec l’armée, qui cherche à déstabiliser la démocratie fragile, et le fait avec un succès éclatant, quand on constate les réactions internationales au drame des Rohingyas dont ils sont, rappelons-le, les responsables. En vue des prochaines élections, qui sont théoriquement prévues pour cette année, la NLD cherche depuis quelques semaines à mobiliser les parlementaires en vue de modifier les équilibres actuels qui servent les intérêts des militaires, mais ces derniers font tout pour bloquer ce type de réformes. Au parlement, la NLD compte 60 % des sièges, mais c’est insuffisant pour ce type de modification. Résultat, à l’approche des élections, la situation reste tendue et peut se résumer ainsi : d’un côté, la NLD cherche à accélérer la transition démocratique et à tourner la page des années de junte, de l’autre, les militaires multiplient les initiatives pour déstabiliser le pouvoir, et au milieu, les minorités qui cherchent à tirer leur épingle du jeu, soit avec leurs représentants au Parlement, soit par la voie qu’a choisie l’AA. Ce pays reste donc sous tension, et en toile de fond, la dépendance à la Chine et ses investissements – de nombreux projets dans l’Arakan, précisément – se renforce.

Tous ces éléments de tensions interviennent en pleine crise pandémique de Covid-19 ? Comment les autorités gèrent-elles cette problématique sanitaire ?

C’est difficile à dire. Selon le bilan officiel, on ne compte que 150 cas en Birmanie, pour six morts. En d’autres termes, ces chiffres n’ont aucune valeur en particulier pour l’Arakan, d’autant que l’on relève près de 12 000 cas officiels dans le Bangladesh voisin. Le gouvernement cherche à contrôler les déplacements dans les grandes villes, mais les affrontements interethniques sont potentiellement un facteur aggravant. C’est d’ailleurs sur cette base que Yanghee Lee s’est exprimée, en plus de déplorer un manque d’accès à l’information qui risque de rendre très difficile le contrôle de la pandémie dans certaines régions, et notamment dans le nord de l’Arakan. Le danger ici est que les populations déplacées soient vulnérables et ralentissent les efforts des services sanitaires, dans un pays qui reste très pauvre et qui manque cruellement d’infrastructures lui permettant de faire front.

Par Barthélémy Courmont – IRIS Institut des Relations Internationales et Stratégiques – 7 mai 2020

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