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Thaïlande : la jeunesse ose se soulever contre le roi

Depuis des semaines des milliers de jeunes étudiants thaïlandais manifestent dans tous les campus du pays pour réclamer des réformes démocratiques au gouvernement pro-militaire. Ils osent même s’attaquer frontalement au roi Rama X, jusqu’ici intouchable, au risque d’être condamnés à de très lourdes peines de prison.

Au « pays du sourire », les étudiants font la grimace. Sans leader unique vraiment identifié, hors d’un syndicat ou d’un parti politique, communiquant à la vitesse d’Internet sur les réseaux sociaux et échangeant sur des messageries cryptées indétectables, des milliers d’étudiants protestent sur les campus de tout le royaume. Ce mouvement pour la démocratie, très inspiré par les jeunes Hongkongais, réclame des réformes et la fin d’un système politique gangrené par la corruption depuis des décennies en Thaïlande.

« Les jeunes n’ont plus peur de dénoncer le système »

« Connecté au monde grâce à Internet et la globalisation, cette jeunesse éclairée et très déterminée veut mettre fin à une oppression orchestrée par les politiques, les militaires et la monarchie », ajoute Charuwan Lowira-Lulin, chercheuse anthropologue thaïlandaise.

Ponctuée par de nombreux coup d’État (le dernier en 2014) ou de courtes périodes de calme politique, l’histoire récente de la Thaïlande n’a jamais connu de véritable stabilité politique en dépit de quelque semblant d’élections démocratiques. « La Thaïlande est un pays riche avec un peuple pauvre, ajoute-t-elle. Et ces jeunes n’ont plus peur de le dénoncer. »

Une nouvelle génération de contestataires prend le relais

La Thaïlande vit sur un volcan politique sur lequel dansent les élites, l’armée et le roi. L’actuel premier ministre Prayut Chan-o-cha, ancien chef de l’armée, est le cerveau du coup d’État de 2014 qui a installé une junte au pouvoir pendant cinq ans. Il est ensuite devenu le premier ministre d’un gouvernement pro-militaire, après une élection très contestée l’année dernière.

« Le terreau politique traditionnel est exsangue », analyse Sophie Boisseau du Rocher, chercheur au Centre-Asie de l’Institut français des relations internationales (IFRI), auteur d’un article sur Les routes de la soie chinoise en Asie du Sud-Est. Une nouvelle génération de contestataires prend le relais, hors des schémas classiques.

Les organisateurs ont maintenant une liste de 10 revendications ciblant le roi

« Ce gouvernement n’est ni fiable, ni bon pour le peuple », a déclaré à l’Agence France-Presse Rawee, 20 ans, une des multiples figures de la contestation qui a, dès le début, réclamé la dissolution du parlement et la réécriture de la constitution de 2017, qui donne un très large pouvoir aux 250 sénateurs, tous choisis par l’armée.

Lundi dernier, devant plus de 4 000 manifestants réunis sur un campus de Bangkok, les organisateurs ont listé 10 revendications ciblant uniquement la monarchie. Parmi elles figurent l’abolition du crime de lèse-majesté – qui peut conduire à 15 ans de prison quiconque critique la famille royale – et un contrôle sur les finances du monarque, qui gère directement les milliards d’actifs royaux.

« À leurs yeux, tous les problèmes de la Thaïlande viennent du système monarchique et surtout de la personnalité fantasque du nouveau roi Rama X, explique Charuwan Lowira-Lulin. Tout le monde le sait mais les militaires ont trop à perdre pour se permettre de changer ce système. » Là encore, les Thaïlandais souffrent des comportements ubuesques de leur roi qui passe 90 % de son temps à Munich en Allemagne, ne reçoit aucun dignitaire étranger et n’effectue aucune visite officielle dans d’autres pays, sans compter toutes les rumeurs sur son harem.

« Les Thaïlandais ont toutefois du mal à remettre en question l’institution monarchique »

« Il est détesté depuis son arrivée sur le trône en 2016, ajoute Charuwan Lowira-Lulin. Il ne fait rien pour améliorer ses relations avec le peuple, il ne parle pas à la nation, contrairement à son père. » Pour Sophie Boisseau du Rocher, « même si le comportement du roi choque, les Thaïlandais ont toutefois du mal à remettre en question l’institution monarchique, liée à la religion bouddhiste ».

Face à ces jeunes, les autorités ont largement laissé faire, arrêtant quelques étudiants pour les relâcher très vite. « Pour l’instant, les forces en présence sont en train de se jauger, estime Sophie Boisseau du Rocher. Mais les jeunes prennent un risque car le pouvoir a les moyens légaux de mettre un terme à leur mouvement. » Les esprits en Thaïlande ont gardé en mémoire la répression sanglante du 6 octobre 1976. Ce jour-là, des militants d’extrême droite ultraroyalistes, appuyés par la police et l’armée, ont écrasé dans le sang le mouvement étudiant. Bilan : près de 100 morts.

Par Dorian Malovic – La Croix – 13 août 2020

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