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Birmanie : face à la répression, le relatif effacement des moines

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Si certains bonzes participent à la contestation populaire, marquée par une diversité religieuse inédite, beaucoup soutiennent la junte militaire.

Mais où sont les moines ? Depuis le début du mouvement de résistance civile à la junte militaire, qui a suivi le coup d’Etat du 1er février en Birmanie, beaucoup s’interrogent. De nombreux moines bouddhistes sont pourtant présents dans les cortèges de manifestants, et l’un d’entre eux est mort samedi à Mandalay d’une balle de la police, selon les médias locaux. Un autre, arrêté vendredi à Mogok, a été forcé de quitter l’habit religieux en échange de sa libération. Mais contrairement à la «révolution safran» de 2007, baptisée précisément en référence à la couleur de la robe des religieux, ils ne sont pas à la tête du mouvement de contestation. «Le contexte est très différent, estime le Pr Ashley South, chercheur à l’université de Chiang Mai. En 2007, les moines avaient initié le mouvement parce que sous la dictature militaire, personne d’autre qu’eux ne pouvait le faire. L’élément déclencheur de la révolte était d’ordre économique, les réformes menaçaient les ressources des gens ordinaires, ceux précisément qui nourrissent les moines.» Comme dans toute l’Asie du Sud-Est, où moines bouddhistes et société civile sont intimement liés (la majorité des hommes bouddhistes sont moines à un moment de leur existence), les bonzes birmans font régulièrement partie des mouvements de rue, de tous les bords politiques, du nationalisme conservateur le plus xénophobe, comme le célèbre moine Wirathu qui avait mené des manifestations antimusulmans en 2017, au libéralisme affiché par la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le parti d’Aung San Suu Kyi.

«Réouverture des pagodes»

Si le Sangha, clergé bouddhiste, est donc loin d’être monolithique sur le plan politique, il est néanmoins indéniable que certains moines, y compris des chefs de monastère, soutiennent les militaires. Quelques jours avant le coup d’Etat, des moines ont manifesté à Rangoun et à Naypidaw pour dénoncer des fraudes supposées aux élections de novembre, faisant ainsi écho au discours officiel de l’armée. Dans les semaines qui ont précédé le coup, le général Min Aung Hlaing a multiplié les visites et donations à des monastères importants, et le 8 février, dans son premier discours à la nation, il a annoncé comme l’une des toutes premières mesures du gouvernement militaire la «réouverture des pagodes sur tout le territoire national à l’usage du public». Des pagodes emblématiques comme la Shwedagon à Rangoun ou Mahamuni à Mandalay étaient fermées depuis plusieurs mois pour cause de Covid-19.

«Certains moines, et notamment ceux qui bénéficiaient le plus de l’association bouddhisme-Etat-armée, ont pu se sentir menacés sous le gouvernement d’Aung San Suu Kyi», estime Khin Mar Mar Kyi, chercheuse à l’université d’Oxford et ancienne militante du mouvement anti-junte de 1988. Jusqu’à une période récente, être birman équivalait strictement à être bouddhiste. «A l’école, on nous enseignait même que Bouddha était birman, et que Varanas – ou Benarès |ville indienne où fut fondé le bouddhisme, ndlr] se situait en Birmanie», ajoute-t-elle. Mais la visibilité grandissante accordée aux minorités, la libéralisation des mœurs et une jeunesse moins tournée vers les questions religieuses ont pu faire penser à certains moines qu’un gouvernement mené par la LND était incapable de protéger «l’identité birmane» et sa «spécificité bouddhiste». Des projets de réformes visant à diminuer le budget du ministère des Affaires religieuses, notamment le financement des universités monastiques, ont achevé de les convaincre.

Mouvement rassembleur

Le relatif effacement des moines a laissé place à l’implication d’autres communautés religieuses, au premier rang desquelles les religieuses et prêtres chrétiens. Les images de Sœur Ann Rose Nu Tawng, cette religieuse de l’Etat Kachin agenouillée devant la police à Mitkyna le 9 mars, les suppliant de ne «pas tirer sur les enfants», offrant sa vie en échange, ont fait le tour du monde. Dès les premiers jours suivant le coup d’Etat, Marco Tin Win, l’évêque de Mandalay, est sorti à la rencontre des manifestants avec le salut emblématique à trois doigts levés. «L’importance des chrétiens dans les manifestations est à l’image des évolutions de la société birmane, où les minorités sont de plus en plus visibles», estime Khin Mar Mar Kyi. Même les communautés musulmanes, régulièrement pointées du doigt ces dernières années dans l’opinion birmane, sont très actives dans le mouvement anti-junte. Des cérémonies funéraires de jeunes musulmans tombés sous les balles de la police à Rangoun, ont donné à voir des images inhabituelles de bouddhistes et musulmans enlacés. Les moines bouddhistes ne sont donc pas absents de la contestation, mais le mouvement, très rassembleur, donne à voir une diversité religieuse jusqu’ici peu représentée en Birmanie.

Par Carol Isoux – Libération – 15 mars 2021

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