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Birmanie : «Sanctionner la compagnie birmane de gaz et de pétrole pourrait changer la donne»

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Alors que la crise se poursuit en Birmanie, des sanctions internationales ont été imposées contre la junte qui a pris le pouvoir le 1er février, mais certains grands groupes, comme le Français Total et l’Américain Chevron, continuent à payer l’ensemble des impôts et des taxes dus à l’État birman.

Selon Htwe Htwe Thein, professeure d’économie internationale, cela a provoqué la déception et la colère chez les Birmans, car les revenus provenant de la production de gaz fournissent à la junte militaire une source économique vitale et si les grands groupes refusaient de payer, cela pourrait changer la donne en Birmanie.

RFI : Pourquoi les compagnies pétrolières Total et Chevron continuent-elles à payer leurs taxes à la junte ? Qu’est-ce que cela implique ?

Htwe Htwe Thein Elles font passer les affaires avant les droits humains et de cette façon, elles reconnaissent le gouvernement illégitime qui a pris le pas sur le gouvernement démocratiquement élu. Pour un grand nombre d’observateurs, c’est une approche « business as usual » – « les affaires continuent » – de la part de Total et Chevron.

Ce que ces entreprises payent constitue un revenu très important pour le gouvernement militaire. Cela lui permet d’être soutenu financièrement et de continuer à terroriser le pays. Les taxes et impôts que Total et Chevron payent, liés notamment au site pétrolier de Yadana (NDLR : le Projet Yadana est un projet d’exploitation du champ gazier de Yadana en Mer d’Andaman et de transport du gaz vers la Thaïlande) sont très conséquents, c’est l’un des principaux apports du régime. C’est pour cela que les militants et le gouvernement alternatif demandent l’arrêt de ces paiements, ou en tout cas qu’ils soient placés sur un compte à part – en dépôt fiduciaire – afin d’être utilisés à des fins humanitaires, jusqu’à ce que la démocratie soit restaurée. On ne leur demande pas de partir ou de cesser la production, simplement de suspendre les paiements.

Quelle différence cela ferait si des entreprises telles que Total et Chevron arrêtaient de payer leurs taxes à la junte ?

Cela ferait une différence considérable, c’est pour cela que tous les pro-démocratie, les anti-coup, les organisations humanitaires, leur demandent de ne pas payer car cela représente énormément d’argent. C’est l’un des revenus les plus importants pour le gouvernement militaire. On ne parle pas de petites sommes. Il n’y a pas beaucoup de revenus tout court en ce moment, depuis qu’il y a des sanctions internationales de surcroît, les banques sont observées de près. Donc si les compagnies liées au gaz et au pétrole suspendent leurs revenus, cela pourrait faire la différence. Il faut savoir que Yadana représentait 70% des revenus des militaires l’année dernière. C’est une exploitation qui date des années 1990, qui est en exploitation depuis longtemps, donc on y voit un grand apport financier. Par ailleurs, Total et Chevron vendent leur gaz à la Thaïlande, c’est aussi de là que vient l’argent.

Y a-t-il la crainte que, si Total et Chevron arrêtent de payer leurs taxes, la junte se tourne vers la Chine ?

Il y a toujours cette menace. Et ils seraient remplacés assez facilement et assez rapidement aussi par une compagnie chinoise, qui respecterait moins les droits humains. Donc c’est une possibilité et une réelle menace. Mais les militants demandent la suspension des paiements, pas de la production et cela ne voudrait pas dire que les entreprises seraient in fine remplacées. Par ailleurs, c’est une requête sur le court terme, le temps que la démocratie revienne au pouvoir : personne ne leur demande de partir définitivement.

Mais Total dit ne pas vouloir se plier à cette requête par peur pour l’avenir de ses employés ?

Total s’inquiète de ses plateformes pétrolières et de ses employés travaillant sur les lieux. Total estime que puisqu’il n’y a pas de tirs, il n’y pas de problème au large. Mais c’est évident, puisque les manifestations ont lieu dans les terres. Il est clair que Total ne se préoccupe pas de la population birmane dans son ensemble. Total n’emploie qu’environ deux, trois cents personnes. Mais quid du reste de la population ? En tant que Birmane, je me sens insultée du fait que des compagnies étrangères, surtout celles du domaine du gaz et du pétrole – un secteur qui n’a pas la meilleure des réputations au niveau mondial de manière générale – viennent en Birmanie, un pays très pauvre, ayant besoin d’investissements étrangers, et se permettent d’avoir cette attitude qui semble dire : « cela ne nous préoccupe pas, on ne se préoccupe que des nôtres et de nos bénéfices, donc je me fiche de vos requêtes. » C’est insensé.

Total a dit envisager donner l’argent à des organisations des droits humains, qu’en est-il ?

Je condamne fermement ce que Total a dit vouloir faire : payer les taxes tout en donnant de l’argent aux organisations de droits humains. Pour moi, c’est un énorme malentendu sur la façon de considérer les droits humains de la part des entreprises. Ils en parlent comme on parle du crédit-carbone. « On va continuer à soutenir les militaires qui tuent les manifestants pacifistes, mais on va aussi donner de l’argent aux ONGs de droits humains. » C’est une contradiction énorme. Et pour ceux qui comme moi croient réellement en les droits de l’homme, c’est extrêmement contrariant.

Si Total arrêtait ses paiements, qu’en serait-il de la reconnaissance du gouvernement élu démocratiquement dans ce cas ?

Symboliquement, si Total arrêtait de payer ses taxes, ce serait une étape très importante et cela encouragerait vraiment la population birmane, aussi bien en Birmanie que pour celles et ceux qui se trouvent à l’étranger, qui se battent pour que la démocratie soit restaurée. Financièrement, cela mettrait à mal la junte. Enfin, psychologiquement, cela porterait un coup à la légitimité de la junte, car elle veut cette reconnaissance, elle en a besoin. Si des grandes entreprises telles que Total ou Chevron refusaient de payer, cela pourrait être le début d’une vraie condamnation et cela aurait un grand impact. C’est ce que nous espérons, c’est pour cela qu’il faut faire monter la pression. Cela semble compromis, mais comparé à d’autres époques, en 2003 ou encore en 2007 lorsqu’il y a eu de précédentes sanctions, cette fois-ci, c’est Joe Biden qui est au pouvoir aux États-Unis, c’est une administration qui respecte davantage les droits humains, on a donc de meilleures chances.

Le Mouvement de désobéissance civile (CDM) réunit un grand nombre de Birmans qui viennent de passer dix ans au sein d’une société civile et qui refusent totalement le gouvernement militaire : c’est pour toutes ces raisons que cela peut enfin fonctionner. Tout va dépendre de notre réussite à nous battre contre les lobbyistes, les muscles financiers de ces entreprises et de la volonté politique au niveau mondial. Nous ne savons pas si nous pouvons gagner, mais nous pouvons toujours nous battre et espérer le meilleur.

Pensez-vous que la communauté internationale en fait suffisamment pour aider la Birmanie ?

Les gouvernements occidentaux sont montés au créneau sur les sanctions, ce qui est encourageant, mais la prochaine étape, qui est probablement la plus importante, c’est de sanctionner la MOGE (Myanmar Oil and Gas Enterprise, la compagnie birmane de gaz et de pétrole) car elle est liée à l’armée ainsi qu’à Total, Chevron et une entreprise Thaïlandaise, sur le projet Yadana. Maintenant, la pression monte, notamment auprès du gouvernement de Joe Biden, pour imposer des sanctions envers la MOGE. S’il y a des sanctions, les entreprises américaines ne pourront plus faire affaire avec la MOGE, par conséquent, ça les bloquerait réellement. Il est donc essentiel que des sanctions soient prises contre la MOGE. Cela serait un bon test pour voir si l’on est du côté des affaires ou bien des droits humains.

Vous parlez de sanctions américaines, mais qu’en est-il de la France ?

La France n’en fait pas assez pour le moment. L’Union européenne est toujours à la traîne lorsqu’il s’agit d’imposer des sanctions et de leur importance, elle est toujours derrière les Américains. Historiquement, l’Union européenne n’a pas pour habitude d’imposer des sanctions. Mais aujourd’hui, nous sommes à un moment crucial et l’Union européenne devrait repenser sa politique. À cause des investissements de Total en Birmanie, la France devrait prendre des mesures plus fortes. Il n’y a plus qu’à espérer.

Par Clea Broadhurst – Radio France Internationale – 2 mai 2021

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