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Camille Saint-Saëns et le Vietnam

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Si la place de l’Indochine reste marginale dans l’histoire musicale française, le voyage de Camille Saint-Saëns au Vietnam en 1895 interroge avec originalité le passé colonial. Un musée lui est même dédié au large de Saigon. C’est là qu’il termine Frédégonde, un opéra en cinq actes.

Camille Saint-Saëns arrive à Saïgon le 13 février 1895 à bord du Saghalien, paquebot des messageries maritimes. Il a déjà achevé Souvenir d’Ismailia, Fantaisie n° 2 en ré bémol majeur, et La mort de Thaïs, paraphrase de concert sur l’opéra de Jules Massenet.

Il embarque ensuite pour l’archipel de Côn Đảo avec Armand Rousseau, le nouveau gouverneur général d’Indochine et Louis Jacquet, directeur du jardin botanique de Saigon. Pendant ce séjour, il achève les deux actes de Frédégonde, opéra en cinq actes sur un livret de Louis Gallet, commencé par Ernest Guiraud (1837-1892) en 1889. L’œuvre est déposée le 9 septembre à l’Opéra Garnier et créée à Paris le 18 décembre 1895.

L’archipel de Côn Đảo combine une nature merveilleuse et une histoire militaire très sombre. La prison française de Poulo-Condor (1861), récupérée pendant la guerre froide, était surnommé « the Hell on Earth ». Camille Saint-Saëns est alors contrarié entre son identité française et son affection pour les habitants. Il laisse une empreinte symbolique dans le pays, qui ne devrait pas s’en tenir seulement au symbole. Avec Alexandre Yersin (1863-1943), c’est peut-être l’un des seuls français qui dispose d’un buste à son effigie et d’un musée dédié à son passage où l’on peut lire ces mots : « Le paysage de Côn Sơn est merveilleux. Les lieux passés, je n’en ai vu nulle part ailleurs… Malheureusement, je ne connais pas grand chose aux gens, à la culture et surtout à la musique de ce pays. Mais ce que je perçois m’a fait croire que leur musique reflétait fidèlement leur personnalité et leur âme riches et pures. Combien souffrent-ils… Voyez-vous, nous les humains, avons tellement changé… Qu’est-ce qui nous a poussé à commettre tant de crimes sur cette terre, sur cette île ? En tant que musicien, je crois fermement que là où la Beauté est respectée, il n’y aura pas de crime…»

Les liens musicaux avec la France

Camille Saint-Saëns n’est pas le premier à s’intéresser à la musique d’Asie du Sud-Est. En 1889, Claude Debussy (1862-1918) écoute le théâtre cochinchinois pendant l’Exposition Universelle de Paris. L’ethno-musicologue Julien Tiersot (1857-1936) note que « ces scènes sont débitées sur un ton soutenu et chantant avec des notes longuement prolongées sur certaines syllabes ». Alexandra David-Néel, première chanteuse de l’opéra de Hanoï (1894), y chante Les Noces de Jeannette de Victor Massé.

En 1927, le Conservatoire d’Extrême-Orient est fondé par Albert Poincignon à Hanoi et ouvert aux vietnamiens. La pianiste Yvonne Périé, formée à Paris, dirige l’enseignement (piano, composition, harmonie, danse) jusqu’à la crise de 1930 qui oblige la fermeture du conservatoire. Elle poursuit son activité au Lycée Albert Sarraut de Hanoï jusqu’en 1954. Toute une génération de musiciens vietnamiens est formée sous son égide. Son élève Thái Thị Liên mère et professeure de Đặng Thái Sơn, reprend le flambeau.

Le Vietnam reste peu mis en avant dans l’histoire politique française. Comme le rappelle Albert Ruscio, l’Indochine est un sujet impopulaire, « la seule affaire de l’armée de métier ». Ce phénomène explique cette distance de la communauté musicale vis à vis de l’histoire franco-vietnamienne. Ainsi le voyage de Camille Saint-Saëns au Vietnam passe inaperçu dans l’histoire musicale et dans ses propres écrits.

Le retour de Frédégonde

La partition sort de la poussière avec le directeur musical du Hô-Chi-Minh Ballet Symphony Opera and Ballet Orchestra, Trần Vương Thạch. Il obtient une copie du manuscrit et invite le directeur de l’Opéra fabrique de Grenoble Patrick Souillot. En 2017, ce dernier accepte de venir gracieusement à Saigon avec la soprano et metteuse en scène Caroline Blandpied.

C’est l’histoire d’une servante qui réussi à conquérir le cœur de Chilperic 1er, et devenir une reine riche et puissante. Patrick Souillot confie au Saigon Times que le sujet est « fascinant », « shakespearien », avec des différences marquées entre les deux compositeurs. Camille Saint-Saëns apporte des touches orientales en intégrant un gong, et à l’ouverture de l’acte 5 une trompette en bois (Kèn bầu).

Selon l’historien Charles Oman, le récit couvre une des pages les plus sombres de l’histoire mérovingienne : « on ne connait rien de si effroyable dans l’histoire des autres pays de cette partie de la Méditerranée ». Louis Gallet (1835-1898) a déjà collaboré avec Camille Saint-Saëns pour son Proserpine (1887). Les trois premiers actes correspondent au maniérisme d’Ernest Guiraud, les actes IV et V, plus calmes, à Camille Saint-Saëns. « Les styles des deux compositeurs se distinguent avec évidence. Guiraud recherche davantage à maintenir une intensité graduelle sans écouter la partie dramatique, surtout dans l’Acte III. En ce sens, la rigueur classique et la clarté de Camille Saint-Saëns lui font défaut. Comme Franck et Chausson, sa musique reste toutefois un exemple formidable de musique française, distante de Gounod et dans la veine de Wagner. »

En 1896 apparaît une nouvelle trace de son voyage en Indochine avec la pentatonique chinoise dans Javotte, suite depuis un ballet : « voici tous les instruments employés dans un orchestre chinois, des violons à deux et quatre cordes, des luths à vingt cordes, la série des tambours et des trompettes, etc., dont la totalité arrive à produire cette musique aigrelette à la mesure étrange, aux accords dépassant la perceptibilité de notre oreille, que la voix des chanteurs suit sur un ton perçant, cette musique qui laissa M. Saint-Saëns rêveur lors de son passage à Cholon. »

Témoin d’une page sombre de l’histoire, Camille Saint-Saëns constitue aujourd’hui un lien culturel important entre le Vietnam et la France.

Par François Bibonne – ResMusica – 5 Mai 2021

Sources

TIERSOT Julien, Le théâtre Annamite, Musiques pittoresques et promenades musicales à l’Exposition de 1889, Fischbacher, 1889.

RUSCIO Alain, L’opinion française et la guerre d’Indochine (1945-1954). Sondages et témoignages, Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°29, janvier-mars 1991.

OMAN Charles, The Dark Ages 476–918, London, 1905.

Mission à l’exposition de Hanoï et en Extrême-Orient : [1902-1903] : rapport général [capitaine 7 Albert Ducarre, lettre  préface d’Antony Jully, s.n., 1903.

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