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Au Cambodge, la vie au rythme du lac Tonlé Sap

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Le royaume entier semble vivre au rythme des pulsations du Tonlé Sap («Grand Lac» en khmer). Le poisson qu’on y pêche est la principale source de protéines des cambodgiens. Alors, quand celui-ci se fait rare, le pays se mobilise.

Les premiers grondements de moteurs déchirent le silence de la nuit. Il est 5 h 30. Filant sur les eaux couleur encre du Tonlé Sap, les pêcheurs partent remonter les filets posés la veille aux abords de la réserve de Prek Toal. Les moins fortunés, comme Rom Run, s’y rendent à la rame. Manœuvrant sans bruit sa barque défraîchie entre les touffes denses de jacinthes d’eau, le sexagénaire trouve bientôt ce qu’il cherchait : la longue enfilade d’une dizaine de bouteilles en plastique flottant à la surface, qui marque l’emplacement de son filet. Débutent alors des gestes façonnés par quarante années de travail. Il s’assied sur le plat-bord avant. Et, tandis que ses pieds pédalent dans l’eau pour faire avancer l’embarcation, ses bras recuits par le soleil remontent les mailles avec la régularité d’une horloge suisse. Seul le clapotis de l’eau trouble la quiétude du moment. Toutes les deux ou trois tractions, un poisson d’une vingtaine de centimètres s’agite frénétiquement, pris au piège. Ce matin, comme souvent, ce sont des trey kros (Osteochilus vittatus). Ils serviront, plus tard, à la préparation du prahok, une pâte de poisson salée et fermentée présente sur toutes les tables au Cambodge Au bout d’une heure, Rom Run estime d’un coup d’œil son butin : 3 kilos. Incomparable avec les pêches miraculeuses de sa jeunesse quand, grâce à ce même filet, ses prises se comptaient en dizaines de kilos ! « C’est tout de même mieux que ces trois dernières années », relève-t-il. Tous les pêcheurs croisés ici sont de son avis : en 2022, le Tonlé Sap s’est montré relativement généreux. Cette embellie sera-t-elle durable ?

Le Tonlé Sap, un écosystème vital pour des millions de Cambodgiens

Au Cambodge, la question intéresse tout un peuple, qui vit au rythme des crues et décrues du «grand lac» (tonlé sap en khmer). Comme Rom Run, un à trois millions de personnes (selon diverses sources officielles) dépendraient directement de ce lac pour leur subsistance. Plus largement, le poisson pêché dans les eaux fertiles du « grand lac » constitue la majeure partie de l’apport en protéines dans l’alimentation des 17 millions d’habitants du royaume. Cette réserve d’eau douce (la plus étendue d’Asie du Sud-Est) était jusqu’à récemment une des zones de pêche les plus productives au monde. À l’origine de cette manne, un phénomène naturel providentiel : à la saison sèche (de novembre à avril), le lac se déverse dans le Mékong, via la rivière Tonlé Sap ; et quand vient la mousson, autour de mai, le sens du courant s’inverse. Les flots gonflés de pluie de l’énorme fleuve se mettent alors à refluer vers la rivière, puis vers le lac – lequel, à son tour, inonde toutes les vallées alentour –, entraînant dans cette immense nasse des tonnes de jeunes poissons : barbeaux géants, gobies des sables, anguilles… Une aubaine ! «L’eau qui arrive est comme une soupe épaisse, riche en algues et en zooplancton, venant nourrir la faune et amender les terres», complète le Français Éric Baran, spécialiste des pêcheries tropicales, qui étudie cet écosystème depuis vingt ans. Les années les plus fastes, la superficie du Tonlé Sap se multiplie par six pour atteindre 15 000 kilomètres carrés, soit près d’un dixième du territoire cambodgien. Pas étonnant qu’il soit salué jusqu’à Phnom Penh, la tentaculaire capitale dans les faubourgs de laquelle le Mékong converge avec la rivière Tonlé Sap. Chaque automne, environ un million de personnes y célèbrent Bon Om Touk, la fête de l’eau. Trois jours de festivités dédiées, en partie, à la fertilité de ce lac, que les touristes viennent admirer depuis Angkor, attirés par la poésie des scènes de pêche et de vie lacustre de ce monde où tout, de la végétation émergeant à l’aube d’un voile cotonneux au soleil couchant, semble flotter à la surface des eaux.

Dans la moiteur implacable d’une journée de novembre, Prek Toal, le village où habite Rom Run, s’active. C’est la fin de la mousson et plusieurs familles, anticipant une baisse du niveau de l’eau, remorquent leurs maisons à la barque pour les éloigner de la rive d’environ 100 mètres. Outre une cinquantaine de gros bourgs montés sur pilotis, le Tonlé Sap abrite une centaine de villages flottants comme celui-ci.

Quelques tôles, des planches, de vieux barils d’essence vides attachés à une plateforme en bois suffisent à fabriquer une maison. Passer devant ces abris amphibies, dépourvus de portes ou même de façades, c’est assister à une myriade de scènes du quotidien. Ici, un vieillard en train de s’étirer au sortir de la sieste. Là, ce sont deux ados pressées épaule contre épaule sur un hamac pour regarder des vidéos sur un smartphone. Là encore, un groupe de femmes jouant du hachoir dans un vacarme d’enfer pour préparer le fameux prahok. Sur les flots olivâtres qui font office de rues, des moines en robe orange collectent l’aumône à la force de la rame, tandis que des enfants chantent des comptines à tue-tête dans le bateau qui les convoie à l’école. Les premiers villages flottants dateraient du XIe siècle. Ce mode de vie séculaire est aujourd’hui menacé. À Phnom Penh, dans son bureau placardé d’une multitude de cartes du grand lac, Lim Puy, le vice-président de la Tonlé Sap Authority, instance gouvernementale de recherche sur ce territoire, ne cache pas son inquiétude. «Cette réserve d’eau est comme un champ où l’on sème et puis on récolte, explique-t-il. Très riche en alevins, nutriments, zones d’habitats et de reproduction, elle produisait par le passé 100 kilos de poisson par hectare et par an. Aujourd’hui, c’est plutôt 2 kilos.» Les dai, campagnes «officielles» de pêche se déroulant dans le lit de la rivière Tonlé Sap, les mois où elle se jette dans le Mékong, sont un bon moyen de mesurer la raréfaction des ressources halieutiques, souligne-t-il. Dans les années 1930, 100 000 tonnes de poisson étaient ainsi pêchées chaque saison ; dans les années 2010, le chiffre est tombé à 60 000 tonnes. «Aujourd’hui, on en est à 30 000 tonnes», conclut Lim Puy.

Les autorités cambodgiennes protègent le lac de la pêche illégale et du braconnage

En cause, martèle depuis quelques années le gouvernement cambodgien, le déboisement des forêts inondables où se réfugient et se nourrissent les alevins, et la pêche illégale (avec recours à une batterie électrique pour paralyser le poisson et à des filets aux mailles trop serrées, et des prélèvements en zone protégée…). En mars 2022, Hun Sen, le Premier ministre, a même déclaré le pays «en état d’urgence» contre le braconnage sur le Tonlé Sap. Médiatisant chaque arrestation (52 personnes ont fini devant les tribunaux en cinq mois), il a aussi promis d’envoyer des hélicoptères tirer sur les contrevenants. Quelques pêcheurs racontent bien avoir entendu à l’époque vrombir une poignée d’engins au-dessus de leur tête. Mais, depuis, plus rien. Sur le terrain, les initiatives sont, de fait, moins sensationnelles. Les autorités ne disposant que de 180 agents pour surveiller les 40 000 hectares de zones protégées du lac, elles s’appuient sur les communautés locales et des ONG. C’est le cas à Phat Sanday, sur la rive sud-est. Tandis que le soleil se hâte de disparaître dans les eaux, une barque passe entre les imposants pylônes en béton qui délimitent une aire de 900 hectares où prélever du poisson est interdit. À son bord, quatre hommes en T-shirts bleus à col orange. Ils font partie de la dizaine de villageois bénévoles opérant des rondes quotidiennes depuis 2019. L’achat de la barque a été pris en charge par l’office des pêches et par Fact, une ONG cambodgienne de défense des pêcheries locales. Une centaine de patrouilles similaires se seraient constituées tout autour du Tonlé Sap. Leur rôle est essentiellement dissuasif. À Phat Sanday, à chaque embarcation rencontrée, la scène se rejoue peu ou prou de la même manière :

«Bonjour, vous êtes dans une zone protégée, vous devez partir, annonce gentiment un bénévole.

— Oui, mais j’ai du mal à trouver du poisson, répond invariablement le fautif.

— Désolé, pour protéger la ressource, il faut pêcher ailleurs», lui rétorque-t-on.

Seule arme de dissuasion de la patrouille : le téléphone, pour appeler l’administration en cas d’infraction manifeste. Notamment pour la pêche électrique. Particulièrement destructrice, la pratique est interdite depuis 2007 au Cambodge et passible de cinq ans de prison. Sans avoir été éradiquée. «L’année dernière, nous avons pris un pêcheur en flagrant délit, assure Nhem Pra, le chef des bénévoles. Nous avons appelé les policiers, mais ils sont arrivés trop tard. Il a réussi à s’enfuir sur terre. Ce travail est frustrant. Mais c’est quand même un peu efficace et je n’ai pas d’autre choix que de m’engager, de toute façon. J’ai quatre enfants à nourrir : il faut protéger le poisson.» La plupart des villageois interrogés semblent de son avis. Munie d’une grosse aiguille verte, Sian Pol est en train de réparer ses filets. «Cette patrouille, je la vois souvent passer, dit-elle. C’est bien, les poissons sont un peu revenus. J’ai même eu assez d’argent pour envoyer mon fils à l’école cette année.» Sum Sokh est l’un des rares mécontents. Sanctionné d’une amende de 250 dollars (environ le salaire mensuel minimum) pour avoir à plusieurs reprises posé ses filets dans la zone protégée, il ne cache pas son aversion pour les patrouilles. «Si je pouvais les faire disparaître, je le ferais, grogne-t-il. Avant, je pouvais pêcher où je voulais, comme je voulais.» Assis à côté de lui, son frère acquiesce gravement.

La forêt inondable du Tonlé Sap menacée de déforestation anarchique

Les autorités voudraient aussi protéger la forêt inondable. Située sur le pourtour du Tonlé Sap, elle abrite 200 espèces de végétaux capables de survivre en restant immergés pendant les cinq à sept mois que dure la crue : l’eau montant de 9, voire 15 mètres à la saison des pluies, seule la cime des arbres ébouriffe alors la surface du lac. La végétation subaquatique dense de cet écosystème sert de zone de frai pour les poissons, protège les alevins, et l’ensemble de la faune y trouve de quoi manger. À la saison sèche, quand l’eau se retire, laissant des poches marécageuses, les terres découvertes sont extrêmement fertiles, infusées du riche limon charrié par le lac. Depuis toujours, les pêcheurs complétaient l’ordinaire par quelques plantations. Mais le poisson se raréfiant, ils sont désormais de plus en plus nombreux à cultiver des champs entiers. Et pour déboiser la parcelle qui les intéresse… ils y mettent le feu. Or, avec le réchauffement climatique, la forêt devient de plus en plus sèche. «Lors des années à très faibles précipitations, comme en 2016, des pans entiers partent en fumée», raconte Rob Tizard, consultant au sein de l’ONG Wildlife Conservation Society. En 2020, une étude de l’université du Nevada révélait que les forêts inondées du Cambodge avaient perdu 30 % de leur superficie entre 1993 et 2017. En décembre 2021, le Premier ministre Hun Sen promit de sévir contre cette «déforestation anarchique». Deux mois plus tard, l’État affirmait avoir récupéré 60 000 hectares sur les 650 000 hectares de terres qui bordent le lac. Parmi les délogés : des pêcheurs-agriculteurs, mais aussi des cultivateurs occasionnels, comme ces deux policiers qui ont écopé de trois à quatre ans de prison pour s’être octroyés, à eux deux, 700 hectares de terrain dans le but d’arrondir leurs fins de mois grâce à des plantations maraîchères.

Après l’action coup-de-poing, très médiatisée, des autorités, certaines des terres «libérées» ont été à nouveau octroyées à des riverains. «Il fallait permettre aux plus modestes de survivre», explique, pragmatique, Ouk Vibol, le directeur du département de la conservation de la pêche. Dans son bureau de Phnom Penh, l’homme fluet dans son uniforme kaki délaisse la pile de dossiers en attente d’être traités, sur laquelle il a posé sa casquette à dorures, et montre un pavé de 56 pages : le tout nouveau plan quinquennal de protection de la forêt inondée. «Le but est de replanter 1 000 hectares et de former les habitants à éviter, repérer et éteindre les feux, explique-t-il. Nous agissons en partenariat avec les chefs de villages et des ONG.»

Une météo clémente et la prévention des incendies améliorent la prise de poissons

À Kompong Prak, minuscule village sur la rive sud-ouest, se trouve l’une des 34 pépinières où l’on prépare la future campagne de reboisement. Souriant sous son chapeau de paille à ruban rouge, Pen Sokhom, 65 ans, caresse les feuilles d’un plant de Barringtonia acutangula, un arbre prospérant en milieu humide. Le moment venu, il sera mis en terre dans une des zones où la reprise de la végétation naturelle semble la plus difficile. Outre l’entretien de la pépinière, l’infatigable pêcheur à la retraite se livre à la sensibilisation de la population aux risques d’incendie. «Parfois la forêt brûle à cause de simples négligences ! s’indigne-t-il. Des gens qui cuisinent ou qui tentent de récupérer le miel des abeilles sauvages en les chassant de leur nid avec des torches !» Il s’est aussi donné pour mission d’éteindre les feux, en compagnie de dix autres bénévoles. Il sort son smartphone, ouvre la messagerie Telegram et montre les alertes incendie qu’il reçoit, géolocalisées grâce aux données de la Nasa. «Vu l’épaisseur de la forêt, c’est à chaque fois un défi de parvenir jusqu’au départ de flammes, raconte-t-il. Je me suis fait quelques frayeurs parfois, coincé au beau milieu des arbres sans savoir d’où venait le vent. Mais le jeu en vaut la chandelle. Je voudrais tout faire pour que mes petits-enfants puissent vivre de la pêche.»

Difficile de dire si ces très récentes initiatives sont à l’origine de l’amélioration des prises de poisson constatée par les pêcheurs cette année. «Il se peut aussi que ce soit parce qu’après plusieurs années extrêmement sèches, la météo a été plus clémente : le niveau du lac est tout simplement plus élevé», explique le biologiste Éric Baran. Ouk Vibol, le directeur du département de la pêche, soulève le vrai problème de fond. «Nous faisons de notre mieux pour protéger le lac, déclare-t-il. Mais nous ne pouvons pas tout : le développement économique, les barrages et le changement climatique menacent aussi cet écosystème.»

Le niveau des eaux du Tonlé Sap menacé de toutes parts

Le petit peuple du Tonlé Sap se bat, en effet, contre des menaces dont les enjeux le dépassent. Dans les faubourgs de Phnom Penh, mégapole vorace passée de 1,6 million d’habitants en 2012 à 2,2 millions en 2022, une armée de barges pompe directement dans le Mékong pour y puiser le sable nécessaire à la fabrication du béton. Selon le ministère des Mines et de l’Énergie, en 2021, quelque 11,5 millions de mètres cubes de sable ont été extraits du fleuve et d’un de ses bras, la rivière Bassac. L’équivalent de 4 600 piscines olympiques. Plusieurs études hydrographiques ont montré que ces opérations contribuaient directement à la baisse des eaux du Tonlé Sap. Et que dire des barrages qui bourgeonnent en amont sur le Mékong ? Si on ne compte que les plus imposants (ceux d’une capacité supérieure à 500 méga­watts), la Chine en opère dix, et six autres sont en projet ; le Laos en a construit un et en prévoit six autres. Quant au Cambodge, qui a inauguré le Lower Sesan II en 2018, il pense en ériger deux autres.

Des chercheurs du département de géographie de l’Université nationale de Singapour ont comparé le niveau moyen atteint par le lac pendant la mousson sur les périodes 1996-2009 et 2010-2019 et en ont conclu qu’il a perdu 1,05 mètre entre les deux, ce qui correspond à une réduction de 20 % de l’aire de crue du lac. Quel a été l’impact exact des centrales hydroélectriques ? La baisse des eaux est-elle plutôt due au réchauffement climatique et au creusement du lit du fleuve ? Personne ne peut le dire. Mais le rôle néfaste des barrages ne fait aucun doute. «Ils bloquent la migration des poissons et réduisent la charge en limon, constate le biologiste Éric Baran. L’eau qui arrive dans le lac est plus claire, moins riche qu’avant.» La course à l’énergie hydraulique, pourtant, semble impossible à interrompre. Créée en 1995 avec l’appui de l’ONU, la Mekong River Commission, instance transnationale de surveillance du fleuve, a un champ d’action limité. Ses décisions ne sont pas contraignantes pour les six pays traversés par le fleuve. La Birmanie et surtout le géant chinois n’y siègent pas, laissant la Thaïlande, le Viêtnam, le Laos et le Cambodge arbitrer comme ils l’entendent entre impératifs économiques et écologiques. Or, dans le royaume cambodgien, pour l’instant, ce sont les premiers qui l’emportent. Les militants de l’association Mother Nature, opposés aux barrages et à l’extraction de sable, sont souvent passés par la case prison. Son fondateur, Alejandro Gonzalez-Davidson, a même été expulsé du pays en 2015. Alors, certains anticipent un avenir où la pêche ne sera plus la ressource principale du Tonlé Sap. À Prek Toal, une centaine de familles, soit environ 15 % de la population, disposeraient déjà de revenus complémentaires. Siem Reap et les temples d’Angkor – deux millions de visiteurs en 2019 – sont à deux heures de trajet en voiture, puis en bateau.

Le bourg amorce une mue économique grâce à sa réserve ornithologique qu’Osmose, une ONG française, aide à protéger depuis le début des années 2000. Auparavant, les villageois y posaient leurs filets et y récoltaient des œufs d’oiseaux pour compléter leur repas. «On a mis du temps à faire accepter notre rôle, raconte Sao An, l’un des onze anciens braconniers reconvertis en gardes forestiers grâce à l’ONG. Mais, à force de pédagogie, la pilule est passée. Les gens ont pu constater que les oiseaux et cet environnement magnifique attiraient les touristes.» Osmose a monté un restaurant et une boutique d’artisanat dont tous les employés sont des villageois. Et organisé la possibilité, pour les familles qui le souhaitent, d’accueillir des visiteurs à tour de rôle. Nheum Youn, 64 ans, fait partie de ceux qui hébergent ponctuellement des touristes. Assise sous le panneau vert pomme «Homestay» accroché au toit de sa coquette maison peinte en bleu, elle estime que ce programme est une chance. Autrefois pêcheuse à temps plein, elle s’est exilée en Thaïlande pour travailler en usine. Pendant cinq ans, douze heures par jour, elle a enfilé des morceaux de porc sur des brochettes. Puis elle est rentrée au bercail. «Je n’ai plus à subir les horaires et les cadences de l’usine, dit-elle, soulagée. Il n’y a pas de patrons sur le lac. Quelle liberté !» Pour elle, la pandémie a montré que les touristes peuvent faire défaut, et que la bataille pour la pêche doit être menée, coûte que coûte. «Ce lac abrite tous nos souvenirs, toutes nos joies et toutes nos peines. Pourvu que les poissons reviennent pour de bon !» conclut-elle. Un espoir qui sonne comme une prière.

La réserve de Prek Toal, un joyau dans le joyau

La réserve de Prek Toal, un «bayou» asiatique aux 100 000 oiseaux, est à deux heures des temples d’Angkor. Un monde fait de reflets du ciel, d’arbres immergés et de froissements d’ailes… Niché à la pointe nord-ouest du Tonlé Sap, cet écosystème lacustre de 21 000 hectares n’est pas uniquement connu pour sa poésie photogénique. C’est un sanctuaire pour 150 espèces d’oiseaux, dont quatre sont menacées d’extinction. Parmi celles-ci, le grand marabout (Leptopilos dubius). Prek Toal est le seul lieu en Asie du Sud-Est où l’on peut apercevoir la tête déplumée de cet immense échassier (1,5 m de haut) : 400 individus y ont élu domicile. C’est aussi l’unique aire de reproduction du tantale blanc (Mycteria cinerea) de la région. Depuis 2001, une trentaine de gardes veillent sur les 100 000 oiseaux de cette réserve. Leur rôle : recenser la faune aviaire, veiller sur sa santé, dissuader la collecte d’œufs, la pêche et la chasse. Onze d’entre eux sont d’anciens braconniers, comme Sao An, qui travaille ici depuis quinze ans. «Je connais les coins privilégiés des chasseurs et les itinéraires qu’ils sont susceptibles d’emprunter, raconte- t-il. Aujourd’hui, c’est un honneur pour moi de protéger cet environnement.»

Par Manon Meyer-Hilfiger – Geo Magazine – 15 mars 2023

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