« Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) » est peut-être le film le plus émouvant de l’année
Carton en Asie, « Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) », en salle ce mercredi, raconte une quête d’héritage qui vire à l’émotion pure.
Avouons-le sans détour : le cinéma thaïlandais reste pour nous une terra incognita, dont seuls quelques films d’action musclés ou thrillers urbains franchissent nos frontières. C’est précisément ce qui fait de Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) un phénomène aussi inattendu que fascinant dans notre paysage cinématographique. Derrière ce titre français bancal – qui évoque à tort une comédie poussive – se cache un phénomène culturel qui a balayé l’Asie du Sud-Est, pulvérisant les records au box-office de Bangkok à Singapour, jusqu’à se frayer un chemin vers les Oscars. Son titre original, Lahn Mah (« Le Petit-Enfant de grand-mère »), aurait certainement mieux servi cette œuvre d’une délicatesse insoupçonnée, qui, disons-le, s’impose comme l’une des plus belles surprises de ce début d’année.
Quand l’avidité mène à l’amour
Tout commence avec M. (Putthipong Assaratanakul), un jeune homme oisif, accro aux jeux vidéo, qui vit confortablement aux crochets de sa mère Chew (Sarinat Thomas). Son quotidien se passe entre farniente, gaming et déni des responsabilités familiales, lorsqu’un jour, il voit sa cousine Mui hériter de l’immense maison de son grand-père. Un héritage inattendu, qu’elle doit à sa présence à ses côtés durant ses derniers instants. Elle lui confie avoir été sa « personne numéro un », en lui offrant ce que ni ses enfants ni quiconque n’avaient su lui donner : du temps.
Alors quand M. apprend que sa grand-mère Amah (interprétée par l’incroyable Usha Seamkhum) est atteinte d’un cancer du côlon, et n’a plus qu’un an à vivre, ce n’est pas la tristesse qui l’envahit, mais une idée lumineuse : devenir à son tour « le préféré » et empocher l’héritage. Mais gagner les faveurs de la vieille dame est loin d’être une mince affaire, et, pour toucher le pactole, le jeune homme est prêt à tout.
M. débarque ainsi chez Amah, un matin, lui demandant avec insistance s’il peut faire quelque chose pour elle ; il reviendra le lendemain, puis tous les jours, l’emmenant à ses rendez-vous médicaux, travaillant à ses côtés, jusqu’à lui donner le bain, installer une caméra de vidéosurveillance ou encore dormir à ses côtés. La vieille dame est assurément au courant de ses manigances, mais M. n’est pas plus cupide que ses oncles, avec qui il doit rivaliser. Ce qui commence ainsi comme une mission intéressée devient peu à peu une source de plaisir où se mêlent apprentissage et sentiments. Et M. finit évidemment par se prendre à son propre jeu.
Anatomie d’une cellule familiale
Pour son premier film, le réalisateur Pat Boonnitipa fait preuve d’une maturité étonnante en transformant un scénario semi-prévisible en une dissection implacable des dynamiques familiales contemporaines. Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) explore ainsi tout le spectre de l’intime ; les liens familiaux comme le deuil, les tensions intergénérationnelles, les dynamiques patriarcales, l’héritage – et les réactions parfois sordides qu’il suscite – sans oublier la solitude et les conditions de vie des aînés. Autant de thèmes universels que l’on aurait pu croire tenus à distance par une culture peu familière, mais que le film rend étonnamment proches par son traitement pudique et sans emphase.
Cette justesse doit beaucoup à une galerie de personnages finement écrits – de la grand-mère, qui n’est pas dupe, en passant par les tontons hypocrites – chacun trouvant le ton juste pour éviter tout pathos ou cliché larmoyant. Elle doit aussi à la bande originale de Jaithep Raroengjai, dont les notes de piano plaintives accompagnent avec douceur la lente métamorphose de M., passant d’un opportunisme calculateur à un attachement véritable.
Mais si le film touche autant, c’est grâce à l’alchimie rare entre les deux comédiens principaux – Putthipong Assaratanakul, star montante en Thaïlande, et Usha Seamkhum, ancienne mannequin bouleversante pour son premier rôle à l’écran. Tous deux livrent une partition d’une rare subtilité, toute en regards et en silences. Certes, on devine assez tôt l’issue du récit, mais cela importe peu : on ne veut pas quitter ce duo, tant il porte le film et lui confère une émotion unique.
Une fenêtre ouverte sur la culture thaïlandaise
Et quel plaisir de plonger dans un Bangkok aux multiples contrastes, magnifiquement capté par la directrice de la photographie Boonyanuch Kraithong ! Sa caméra s’attarde sur les maisons traditionnelles thaïlandaises, les ruelles envahies de verdure, mais aussi sur les gestes du quotidien d’Amah : de la préparation minutieuse du thé jusqu’aux prières murmurées devant l’autel familial. Loin des clichés de la mégapole moderne et frénétique souvent associés à Bangkok, c’est un portrait intime de la Thaïlande qui s’offre à nous, marquée par ses traditions et ses contradictions sociales.
Pat Boonnitipa signe ici un petit miracle de cinéma : une œuvre tendre et acide qui parvient à conjuguer émotion sincère et regard critique. Malgré un titre français qui fait tout pour nous induire en erreur, Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) mérite largement l’attention de tous ceux qui cherchent dans les salles obscures autre chose qu’un énième produit calibré. Comme quoi la richesse – au cinéma comme dans la vie – surgit parfois où on l’attend le moins.
Par Alice Durand – Le Point – 16 avril 2025
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