Laos (3/3). Des éléphants et des hommes
À Pakbeng, j’ai passé plusieurs jours avec l’équipe du Mekong Elephant Park, au plus près des éléphants. Depuis 2018, Wendy et son équipe transforment progressivement la vie de plusieurs éléphants, mais aussi celle de toute une communauté locale.
Aujourd’hui, une vingtaine de personnes travaillent au parc : cornacs, artisans, jardiniers, personnel technique, cuisiniers, ainsi que Tah, le bras droit de Wendy. “Tah est depuis le début au cœur du projet, c’est grâce à lui que le parc a pu devenir le sanctuaire qu’il est aujourd’hui”, précise Wendy. Dans cette équipe soudée, chacun trouve sa place et joue parfois plusieurs rôles. Une chose est sûre : Wendy fédère tout le monde par son énergie. Comme la déesse Durga aux multiples bras, elle avance sur tous les fronts. En plus d’être responsable du parc, elle est également vice-présidente de l’association Apeel – Association pour la protection de l’écosystème des éléphants du Laos. “Protéger les éléphants, c’est protéger la forêt. Et protéger la forêt, c’est assurer l’avenir des éléphants”, dit-elle. Protéger les éléphants, ce n’est donc pas isoler une espèce, mais préserver un équilibre global, où humains, animaux et environnement sont intimement liés.
Un refuge pour des éléphants malmenés
Aujourd’hui, le Mekong Elephant Park accueille six éléphants : deux mâles et quatre femelles. Parmi ces dernières, Mae Ping, la plus jeune, et ses deux tantes, Mae Nin et Mae Nat. “Mae Ping a 26 ans et fait ce qu’elle veut quand elle veut”, raconte Wendy en souriant. Grâce au projet, elles ont pu se retrouver et former une harde. Wendy aime rappeler que la mémoire d’éléphant n’est pas un mythe. Lorsqu’elles se sont retrouvées, les deux tantes et Mae Ping se sont reconnues à deux kilomètres de distance, manifestant leur euphorie par de véritables “pipis de joie”. C’est bouleversant de se dire qu’avant, elles étaient séparées : l’une dans un cirque au Japon, l’autre employée sur des chantiers de construction de barrages. Aujourd’hui, toutes les trois vivent ensemble au parc, jouent, socialisent et se baignent librement, autant de choses qu’elles n’avaient plus faites depuis très longtemps.
Mae Kham, la doyenne du groupe, a 71 ans. Elle a passé des décennies à travailler en forêt. Wendy explique :
“Elle a de nombreuses cicatrices sur le crâne et ses oreilles sont déchirées. Être si vieille signifie qu’elle souffre d’arthrite quand il pleut, néanmoins, cela lui confère le statut privilégié de matriarche du troupeau.”
Enfin, les deux mâles, Kham Poun et Do Keo, font souvent bande à part. Le dernier arrivé, Do Keo, a passé une dizaine d’années à tracter du bois dans l’industrie forestière. Il a rapidement repris des forces grâce aux soins de l’équipe. “Malgré une anémie persistante, son corps reprend peu à peu des forces. En un peu moins d’un an dans la forêt, il a pris plus de 400 kilos !” se réjouit Wendy.
Les mâles sont plus difficiles à gérer que les femelles : solitaires, parfois agressifs, notamment pendant les périodes de musth, ce cycle d’activité sexuelle durant lequel ils entrent en compétition. C’est Pan, le cornac le plus expérimenté, issu d’une longue lignée de propriétaires d’éléphants, qui s’occupe de Kham Poun avec maîtrise, fermeté et confiance. Respecté par toute l’équipe, il joue un rôle clé dans la transmission du savoir traditionnel aux nouvelles générations.
Un métier difficile, risqué et peu valorisé
Aujourd’hui, les plus jeunes sont moins attirés par ce métier difficile, risqué et peu valorisé, qui impose de vivre et de dormir dans la forêt et d’être éloigné de sa famille. La démarche du parc repose donc sur la transmission et la reconnaissance de ce savoir. Les cornacs possèdent des connaissances immenses, notamment sur les plantes, sur ce qui est bon ou non pour les éléphants. Le projet repose sur un véritable travail d’équipe, mêlant savoirs ancestraux et connaissances scientifiques.
Après seulement quelques heures passées à ses côtés, je réalise à quel point Wendy aime profondément les éléphants, mais aussi ceux qui rendent leur bien-être possible. Elle le répète souvent : “Les cornacs sont essentiels. Ce sont eux qui connaissent le mieux les éléphants. On n’en saura jamais autant qu’eux. La plupart ont grandi avec des éléphants utilisés pour le travail, traités comme des membres de la famille.”
L’argent récolté grâce aux visites ou aux donations est utilisé pour sauver de nouveaux éléphants, les nourrir, prendre en charge les frais vétérinaires, la construction d’infrastructures nécessaires à leur bien-être et permettre à leur cornac de recevoir un salaire décent.
Je repars de Pakbeng le cœur réchauffé, avec un profond sentiment d’espoir et d’admiration. Chaque voyageur peut agir à son échelle en découvrant et en soutenant ce projet de préservation des éléphants du Laos, une façon concrète de leur permettre de retrouver une vie paisible dans une nature protégée. À nous d’encourager ces initiatives positives, de les partager et d’en parler autour de nous !
Par Sophie Squillace – Courrier international – 3 janvier 2026
Articles similaires / Related posts:
- Des coronavirus de chauves-souris très proches du SARS-CoV-2 identifiés au Laos Des chercheurs de l’Institut Pasteur rapportent avoir identifié, au nord du Laos, des coronavirus de chauves-souris dont il apparaît qu’ils représentent à ce jour les ancêtres les plus proches du SARS-CoV-2, responsable de la Covid-19....
- Des méga-barrages menacent les plus grands poissons d’eau douce du monde Les experts sont formels, de nombreuses espèces de poissons menacées d’extinction vont pâtir de la construction de barrages au Laos et dans d’autres régions tropicales....
- Alerte à l’anthrax en Thaïlande après une épidémie au Laos La Thaïlande demande au public de ne pas consommer de viande non cuite après que des cas d’anthrax aient été signalés au Laos....
- Au Laos, des sucettes à la citronnelle distribuées pour réduire les émissions gaz à effet de serre des vaches Au Laos, une entreprise fournit désormais des sucettes à la citronnelle aux vaches. Ce dispositif est bénéfique pour leur digestion et gratuit pour les fermiers.. Ce dispositif est bénéfique pour leur digestion et gratuit pour les fermiers....
- Laos (2/3). Les éléphants du Mékong Le Mékong. La seule évocation de son nom fait rêver. Après une journée de navigation à remonter ce fleuve légendaire, j’arrive dans le village de Pakbeng. La vie s’y déroule dans une simplicité presque oubliée, rythmée par le chant du coq et les flots du Mékong....