Voici les enjeux du référendum thaïlandais du 8 février
Nous reproduisons ici une longue analyse, publiée en anglais, du Maverick Consulting Group. Le 8 février 2026, la Thaïlande organise des élections générales ainsi qu’un référendum constitutionnel. Cette analyse examine les risques politiques, le processus juridique et les implications pour la gouvernance et les investisseurs.
Dans une convergence d’événements sans précédent, les électeurs voteront le même jour lors d’élections législatives anticipées et d’un référendum constitutionnel national, un moment déjà surnommé le « Super Sunday ».
L’enjeu ne se limite pas à un simple changement de gouvernement, mais à une décision fondamentale : la Thaïlande doit-elle engager le processus de remplacement de la Constitution de 2017, largement perçue comme l’héritage juridique du coup d’État militaire de 2014 ? Ce vote constitue le premier des trois référendums exigés par la Cour constitutionnelle, plaçant le pays à un carrefour constitutionnel qui façonnera la gouvernance, la stabilité politique et le climat d’investissement au moins jusqu’en 2028.
Pourquoi 2026 est une année clé : une rupture structurelle avec le passé
Depuis 1932, la Thaïlande a promulgué 20 constitutions, un schéma qui a alimenté à l’échelle mondiale la perception d’une fragilité politique chronique. Pourtant, le référendum de 2026 marque une rupture structurelle par rapport aux révisions constitutionnelles précédentes. Contrairement aux changements imposés à la suite de coups d’État, ce processus est parlementaire, participatif et juridiquement encadré.
Le vote fait suite à la dissolution de la Chambre des représentants le 12 décembre 2025 par le Premier ministre Anutin Charnvirakul, ouvrant une période de gouvernement intérimaire et réinitialisant le calendrier politique. Surtout, le référendum est organisé conformément à la loi sur le référendum modifiée (n° 2) B.E. 2568, qui abolit l’exigence longtemps critiquée de la double majorité et la remplace par une règle de majorité simple, abaissant considérablement le seuil d’approbation.
Pour les partisans de la réforme, ce changement neutralise les stratégies de boycott qui permettaient auparavant à l’abstention de fonctionner comme un « non » de facto. Pour les investisseurs et les observateurs internationaux, il augmente significativement la probabilité que la réforme constitutionnelle aille de l’avant.
Que décident les électeurs thaïlandais ?
Le référendum pose une question unique et binaire : « Êtes-vous d’accord pour que la Thaïlande se dote d’une nouvelle constitution ? »
Bien que la formulation juridique soit plus détaillée, la signification politique est claire. Un vote « oui » n’abroge pas immédiatement la charte actuelle. Il donne plutôt au Parlement le mandat d’entamer le processus de rédaction d’une nouvelle constitution en modifiant l’article 256 de la constitution en vigueur.
Afin de gérer la complexité et de réduire la confusion des électeurs, la Commission électorale a introduit un système à trois bulletins :
Bulletin vert – Députés de circonscription
Bulletin rose – Députés élus à la proportionnelle (listes de partis)
Bulletin jaune – Référendum constitutionnel
Chaque bulletin est déposé séparément dans des urnes codées par couleur, ce qui simplifie le dépouillement et renforce la séparation juridique entre les décisions électorales et constitutionnelles.
Le moteur profond : le « lawfare » et la « constitution des faiseurs de coups d’État »
La pression en faveur du remplacement de la Constitution de 2017 repose moins sur l’idéologie que sur la légitimité institutionnelle.
Rédigée sous le Conseil national pour la paix et l’ordre, dirigé par l’armée, la charte a institutionnalisé un pouvoir non élu à travers des mécanismes tels que :
Un Sénat nommé disposant d’une influence sur la formation de l’exécutif (formellement expirée en 2024, mais institutionnellement persistante)
De puissantes autorités indépendantes, notamment la Cour constitutionnelle et la Commission électorale
Des normes éthiques larges et ambiguës permettant une intervention judiciaire contre les dirigeants élus
Les destitutions de Premiers ministres et la dissolution de grands partis ces dernières années ont renforcé la perception publique d’un « lawfare judiciaire », c’est-à-dire l’utilisation des tribunaux comme instruments de contrôle politique plutôt que comme arbitres neutres. Du point de vue de la gouvernance, cela a engendré une discontinuité des politiques publiques, une incertitude réglementaire et des réinitialisations politiques répétées.
Le référendum de 2026 est donc largement interprété comme un vote sur la transition de la Thaïlande d’un « gouvernement par le droit » vers un véritable « État de droit ».
La feuille de route en trois référendums jusqu’en 2028
La Cour constitutionnelle a imposé un processus strict en trois étapes :
Février 2026 – Les citoyens veulent-ils une nouvelle constitution ?
Vers 2027 – Approuvent-ils le mécanisme de rédaction et l’Assemblée de rédaction constitutionnelle (CDA) ?
Vers 2028 – Ratification du texte constitutionnel final
Cette séquence garantit la légitimité procédurale mais assure également une transition prolongée. Même dans le scénario le plus optimiste, la nouvelle constitution n’entrerait pas en vigueur avant 2028, ce qui signifie que le gouvernement élu en 2026 exercera presque tout son mandat sous le cadre constitutionnel actuel.
Le véritable combat : qui rédigera la nouvelle constitution ?
Bien que le référendum porte sur la réécriture de la charte, la ligne de fracture politique concerne le contrôle du processus de rédaction.
Parti du Peuple (Prachachon)
Le Parti du Peuple plaide pour un processus de rédaction choisi par le peuple, combinant une sélection parlementaire à partir de listes de candidats élus et une assemblée consultative élue directement. Son objectif est de minimiser l’influence du Sénat et d’ancrer la légitimité dans la souveraineté populaire.
Parti Bhumjaithai
Le Parti Bhumjaithai privilégie un modèle mixte et partiellement nommé, estimant que la stabilité et l’expertise nécessitent une supervision parlementaire et sénatoriale. Les critiques soutiennent que cette approche permet aux réseaux établis de dominer l’organe de rédaction.
L’alignement calculé de Pheu Thai
Le Parti Pheu Thai s’est aligné de manière pragmatique avec le Parti du Peuple afin de maintenir le processus en vie, tout en acceptant des lignes rouges claires : les chapitres relatifs à la souveraineté et à la monarchie demeurent intouchables. Ce consensus réduit le risque de rupture systémique mais limite aussi l’ampleur des réformes.
Scénarios post-référendum
Scénario A : victoire du « oui » — transition maîtrisée
Un référendum réussi lance le processus d’amendement et déplace la compétition politique vers la conception de la CDA. Les marchés pourraient y voir un signal de stabilisation à moyen terme, malgré un bruit politique persistant.
Scénario B : victoire du « oui » — blocage institutionnel
Un Parlement fragmenté et un Sénat réticent pourraient bloquer la mise en œuvre, déclenchant une crise constitutionnelle et une nouvelle mobilisation de rue malgré un mandat populaire clair.
Scénario C : victoire du « non » — statu quo renforcé
La Constitution de 2017 reste en vigueur. L’élan réformateur s’effondre et la stabilité politique continue de dépendre de la tolérance des institutions non élues envers les gouvernements élus.
Implications pour les entreprises et les investisseurs
Continuité réglementaire (2026–2028) : les règles existantes demeurent, sans refonte juridique immédiate
Risque de paralysie politique : les débats constitutionnels peuvent évincer les réformes économiques
Stabilité systémique : l’accord général sur les chapitres constitutionnels intouchables réduit les scénarios de risque extrême
Signal de long terme : une trajectoire crédible de réforme pourrait améliorer la prime de gouvernance de la Thaïlande au cours de la prochaine décennie
Comme l’a observé Arnaud Leveau, président d’Asia Centre, l’issue du référendum a peu de chances de produire une rupture institutionnelle nette, quel que soit le choix des électeurs.
Quelle que soit l’issue du référendum de février 2026, la Thaïlande est peu susceptible de connaître une rupture institutionnelle franche.
Un vote « oui » rouvrirait la question constitutionnelle à travers une transition longue, progressive et étroitement encadrée, conférant une légitimité procédurale sans démanteler immédiatement les mécanismes de veto judiciaires, bureaucratiques et institutionnels qui structurent la politique thaïlandaise depuis 2014.
Un vote « non », en revanche, ne signalerait pas nécessairement une adhésion populaire au statu quo, mais plutôt une fatigue politique, renforçant l’inertie constitutionnelle et prolongeant l’incertitude plutôt que de restaurer la stabilité.
Les analystes régionaux de l’Institut ISEAS–Yusof Ishak ont également souligné que les élections générales et le référendum constitutionnel de 2026 en Thaïlande représentent une convergence rare entre politique électorale et réforme institutionnelle, avec des implications qui dépassent largement le jour du scrutin.
Conclusion : un test de résistance pour la maturation démocratique
En définitive, les élections et le référendum constitutionnel de 2026 doivent être compris non comme un moment de rupture, mais comme un test mesuré de la résilience institutionnelle et de la maturité démocratique. Comme l’ont souligné les analyses régionales, le vote vise à rouvrir la question constitutionnelle sans démanteler immédiatement les contraintes judiciaires, bureaucratiques et institutionnelles qui façonnent la politique thaïlandaise depuis 2014. Que le résultat soit « oui » ou « non », la Thaïlande est donc susceptible d’entrer dans une période prolongée de changements progressifs plutôt que de transformation décisive.
Pour les décideurs publics, les investisseurs et les partenaires internationaux, la question clé n’est pas le résultat du référendum en soi, mais la manière dont la Thaïlande gérera la tension entre les mandats populaires et les pouvoirs enracinés entre 2026 et 2028. La crédibilité du processus de réforme et la capacité du pays à évoluer progressivement d’un gouvernement par le droit vers un État de droit plus prévisible seront les facteurs déterminants de la stabilité politique, de la confiance réglementaire et de la gouvernance au cours de la prochaine décennie.
Par Ben Kiatkwankul – Maverick Consulting Group / Gavroche-thailande.com – 18 janvier 2026
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