Birmanie : après cinq années de guerre, le gouvernement de résistance dans l’impasse
Depuis le coup d’État grâce auquel la junte militaire s’est imposée au pouvoir en Birmanie en 2021, le principal parti d’opposition, le Gouvernement d’unité nationale (NUG), peine à lui résister durablement. Soutien populaire affaibli, aide limitée de la communauté internationale et manque de moyens, le NUG accuse un retard de plus en plus difficile à combler.
Un jour sans fin. Depuis son indépendance en 1948, la Birmanie a rarement connu la paix. Omniprésente, la Tatmadaw –l’armée birmane – combat depuis des décennies toute entreprise démocratique. Mise à mal par les habiles manœuvres politiques d’Aung San Suu Kyi au cours des années 2010, la junte a tué dans l’œuf les projets de la « dame de Rangoon » en 2021 et repris le pouvoir de force. Depuis ce coup d’État, l’hégémonie des militaires sur les autres forces politiques birmanes trouve bien peu d’opposition.
Seul un organe, formé dans les mois qui ont suivi le coup d’État, a réellement tiré son épingle du jeu. Réunissant des forces transpartisanes, le Gouvernement d’unité nationale (NUG) a émergé comme défenseur des velléités démocratiques des citoyens excédés par la junte. « Le premier succès du NUG a été de réunir, de fédérer une société écartelée et une opposition éclatée. Il a vraiment incarné cette volonté d’écrire une nouvelle page de l’histoire birmane », souligne Sophie Boisseau du Rocher, politologue, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, ancienne chercheuse au Centre Asie IFRI. Cinq ans plus tard, le NUG peine à donner corps aux espoirs du début et à peser concrètement sur la situation en Birmanie.
Soutien populaire
Si le NUG a su galvaniser les idéaux démocratiques birmans à ses débuts, c’est parce qu’il « a été nommé par des députés élus, donc il avait une légitimité démocratique », explique Adrian Rovel, analyste indépendant basé à Rangoun. « Ce qui a aussi donné de l’espoir, c’est sa dimension ostensiblement multi-ethnique, multi-confessionnelle, poursuit-il. Pour la première fois, des membres des minorités ethniques avaient des portefeuilles relativement prestigieux. »
Les années passant, le NUG essuie pourtant de plus en plus de critiques formulées à son encontre par ses partisans de la première heure. Relais de ce mécontentement croissant, plusieurs médias birmans ou spécialisés dans l’Asie du Sud-Est comme Fulcrum, Irrawady ou le Diplomat, font état d’une base militante à bout de souffle. Le gouvernement de l’ombre a « perdu de l’influence, d’une part, parce que l’essentiel de ses membres à l’époque était à l’étranger et, par ailleurs, car il a eu les pires difficultés à structurer une communication claire et lisible », remarque Adrian Rovel. À cela s’ajoutent des affaires de corruption interne et une « absence de résultats visibles sur le terrain » qui ont contribué à « saper sa légitimité », ajoute le chercheur.
Conséquences ? Certaines des voix les plus favorables au NUG ont fini par monter au créneau. Figure phare de la révolution de printemps – manifestations pro-démocratie organisées en 2021 en réaction au coup d’État – Tayzar San a pris la parole sur ses réseaux sociaux en juillet 2025. « Le gouvernement révolutionnaire du NUG manque de capacités de leadership suffisantes pour conduire la révolution de printemps du peuple jusqu’à son objectif final », insiste le médecin de formation.
Il dresse également le constat d’une baisse du soutien populaire par rapport à la période suivant la création du NUG, mais le juge « suffisant pour atteindre l’objectif révolutionnaire ». Parmi les différentes remarques, dont le militant assure se faire le relais auprès du gouvernement depuis plusieurs années, l’angle militaire de la révolution sonne comme un échec cinglant. « Le NUG dispose de l’opportunité de structurer et d’organiser les forces de combat de manière systématique. Pourtant, il n’a pas su exploiter pleinement cette opportunité. »
Des forces dispersées
Face à la Tatmadaw, la résistance birmane ne forme pas un bloc militaire unifié. Bien au contraire. À l’image du pays, les troupes armées opposées à la junte sont scindées en une multitude de groupes et de communautés. Les organisations ethniques armées (EAO) représentent l’une des principales forces d’opposition militaire. Les EAO sont apparues bien avant le coup d’État. Certaines ont même vu le jour dans les années 1940, pendant la période de prise d’indépendance. Beaucoup plus récentes, les People’s Defence Forces (PDF), formées après la prise de pouvoir de la Tatmadaw en 2021, sont un autre acteur majeur.
« Le NUG s’est rêvé en espèce de gouvernement pan-Birmanie, qui chapeauterait les PDF, de création récente, et les EAO, de création bien plus ancienne. Force est d’admettre qu’il n’a pas réussi à concrétiser ce projet », résume Adrian Rovel.
De fait, malgré des opérations militaires menées conjointement entre des EAO et des PDF depuis 2021, certains groupes armés ethniques souscrivent difficilement au projet national du NUG. Opposés à l’autoritarisme de la junte, ces organes autonomes « ont toujours priorisé leur intérêt sur leur territoire, et pas autre chose », note Jacques Leider, historien spécialisé sur l’Asie du Sud-Est continentale et la Birmanie. Un état de fait renforcé par l’incapacité du NUG à « proposer une stratégie convaincante », développe le chercheur.
« On est loin d’une unification des forces armées de résistance. Ni les conditions techniques, ni les conditions politiques ne le permettent encore. Et on peut supposer que le nouveau gouvernement fera le nécessaire pour empêcher un tel scénario », expose Sophie Boisseau du Rocher. Et pour cause, la junte, confirmée dans son hégémonie par le simulacre d’élections organisées entre fin décembre 2025 et fin janvier 2026, peut compter sur des alliés de choix pour resserrer inlassablement l’étau autour des forces résistantes. Cette aide extérieure limite chaque jour un peu plus la capacité d’agir du NUG, esseulé face à l’arsenal grandissant du régime militaire.
Ennemis multiples
Soutien silencieux de la Tatmadaw depuis le coup d’État, la Chine « a tapé du poing sur la table » au moment de l’opération 1027 à laquelle le NUG revendique sa participation, constate Adrian Rovel. Lors de cette offensive militaire conjointe, trois groupes ethniques, réunis au sein de l’Alliance des Trois Fraternités, ont infligé de lourdes défaites aux forces de la junte jusqu’à l’été 2024. Pékin a alors mis « tout son poids dans la balance. Et les résultats ont été immédiats ». Mais l’aide militaire chinoise à la junte n’est pas nouvelle.
Entre 2021 et 2023, la Birmanie avait déjà obtenu près d’un milliard de dollars d’armes selon le rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme dans le pays. La Russie, la Chine et Singapour représentaient, à eux seuls, 90% des ventes. Difficile pour le Gouvernement d’unité national de faire le poids. « La Chine a une frontière de 2000 kilomètres avec la Birmanie et sa propre sécurité exige qu’elle s’intéresse de près aux évolutions internes. Et comme sur son territoire, elle estime que la démocratie est un ennemi à combattre », soutient Sophie Boisseau du Rocher. Un ennemi que Pékin partage avec Moscou.
« Pour la Russie, la guerre civile fait ses affaires », complète la politologue. « Le pays est le premier pourvoyeur d’armes de la junte et 90 % du pétrole importé par la Birmanie provient de Russie. Min Aung Hlaing, le chef de la junte, se rend à Pékin comme à Moscou où il est reçu avec tous les honneurs. » Le Kremlin vient d’ailleurs d’annoncer la signature d’un nouveau pacte de coopération militaire de cinq ans avec le régime birman.
Ces alliés autocratiques garantissent la supériorité logistique et militaire de la Tatmadaw. « Avions de chasse, systèmes de missiles avancés, drones de reconnaissance et d’attaque et pièces détachées pour avions de chasse, hélicoptères d’attaque » sont autant d’équipements fournis par la Russie selon le rapporteur spécial grâce auxquels la junte assure sa domination des airs, à laquelle les groupes résistants et le NUG n’ont pas trouvé la parade. Tout cela dans un silence confondant de l’Occident.
À qui la faute ?
« La population du Myanmar a besoin que les violences prennent fin immédiatement, que les droits de l’homme soient respectés, qu’un processus politique inclusif soit engagé et qu’un accès humanitaire sans entrave soit assuré. » C’est en ces termes que l’Union européenne décrivait, le 31 janvier 2026, la situation birmane. Mais au-delà des mots, l’aide au NUG ou aux forces de résistance reste presque inexistante alors que l’Occident s’affaire à contenir des menaces jugées plus directes.
« Bruxelles s’en tient au déclaratoire sur ce dossier qui n’est pas prioritaire pour sa diplomatie. D’ailleurs, plusieurs ambassades européennes en Birmanie (comme celles du Danemark ou de la Finlande, NDLR) vont fermer d’ici à la fin de l’année. Ce n’est tout simplement pas un bon signal pour la résistance », juge Sophie Boisseau du Rocher. Sans oublier la réserve occidentale de se mesurer frontalement à la Chine. Si l’Europe mettait « tout son poids dans la balance en faveur du NUG, la Chine le verrait comme une incursion occidentale dans son arrière-cour, dans son pré-carré », expose Adrian Rovel.
L’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis n’a rien arrangé. Le gel de l’aide humanitaire décidée par l’administration du 47e président « a porté un rude coup à la société et indirectement au NUG qui en gérait une partie », selon Sophie Boisseau du Rocher. En novembre 2025, Washington a déclaré la révocation du statut de protection temporaire des exilés birmans. Les conditions dans le pays asiatique, à commencer par l’annonce « d’élections libres et équitables » n’entraveraient « plus le retour en toute sécurité des étrangers originaires de Birmanie ».
La difficulté du NUG à se faire entendre à l’international, une communication maladroite et le manque de remaniement interne d’une organisation vieillissante sont indéniablement à pointer du doigt. Mais les principaux obstacles auxquels fait face le gouvernement d’unité nationale semblent bien souvent en dehors de son contrôle.
Adrian Rovel appuie sur l’importance de « reconnaître la difficulté de la mission du NUG. C’est une tâche quasiment impossible. Ils ont dû recréer une espèce d’appareil d’État à partir de zéro avec un financement essentiellement participatif. Et puis surtout c’est un gouvernement qui est traqué. Aucun de ses officiels ne peut se déplacer au grand jour, tous leurs comptes bancaires sont fermés les uns après les autres. En réalité, ses leviers d’action sur le réel sont extrêmement limités ».
Par Jean-Baptiste Breen – Radio France Internationale – 6 février 2026
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