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En Thaïlande, la country «luk thung» met en musique le Covid-19

Spontanées et concrètes, ces chansons folk fleurissent au gré de l’actualité et malgré la censure. Elles expriment à présent les craintes des Thaïlandais pauvres et isolés.

«Le Covid arrive… mes larmes coulent.» Masquée de noir, la diva de la chanson populaire thaïlandaise Jintara Poonlarp vocalise sur l’impuissance douloureuse face à la montée du virus. Le titre, sorti la semaine dernière, passe désormais sur toutes les radios. Elle n’est pas la seule à puiser son inspiration dans l’épidémie : pas moins de dix chansons sur ce thème sont sorties ces deux dernières semaines en Thaïlande.

Outre les vidéos pédagogiques chorégraphiées, destinées à enseigner au public l’art de bien se laver les mains ou de prendre un ascenseur sans se regarder – celle sponsorisée par l’équivalent local de la RATP connaît d’ailleurs un joli succès avec près d’un million de vues -, il y a aussi, comme en France ou ailleurs, les odes au personnel soignant, plus intimistes, accompagnées à la guitare sèche par des stars comme Aed Carabao, connu pour son engagement politique nationaliste et anticapitaliste, qui appelle à «l’unité du peuple thaï contre le virus».

Réalisme

Mais la particularité thaïlandaise réside sans doute dans les chansons du genre luk thung, la musique country, qui met en valeur le texte et les instruments à cordes traditionnels sur des arrangements studio. Particulièrement présent dans le nord-est pauvre du pays et chez les travailleurs migrants des villes, le luk thung (littéralement «enfant des rizières») décrit le plus souvent la solitude loin des siens restés au village, l’amant parti travailler en ville, la nostalgie d’une vie proche de la nature, la souffrance de l’attente. Autant de thèmes qui fonctionnent bien en ces temps de semi-confinement auquel le pays est soumis depuis quelques semaines. La ballade romantique «Le Covid parti, je viendrai t’embrasser», par un maître du genre, ode aux plaisirs simples de la vie et de l’amour, fait aussi partie des cartons de la semaine. «Protège-toi bien, supplie le chanteur, quant à moi je t’aime tellement que je me désinfecte les mains avant de t’envoyer un texto.» Selon Asaree Thaitrakulpanich, journaliste pour le site d’information Khao Sod, cette créativité inspirée du Covid-19 est la preuve que «même le virus ne parvient pas à vaincre l’obsession thaïe pour le sanook, (le divertissement)». Dans la culture thaïlandaise, rien, pas même un virus meurtrier, ne doit être pris trop au sérieux. Le mot «sérieux» a d’ailleurs dans le langage courant une connotation très négative.

C’est aussi que l’art de la chanson luk thung est assez flexible et assez concret pour intégrer rapidement des éléments de l’actualité sans paraître ridicule ni déplacé, en touchant un large public. Si certaines chansons utilisent une langue assez poétique, notamment sur la description de la vie à la campagne, beaucoup reflètent de façon très réaliste, voire triviale, les préoccupations des classes ouvrières et paysannes, notamment leurs difficultés matérielles et financières. Les titres de certains tubes qui ont traversé des décennies parlent d’eux-mêmes : l’Estomac qui tremble, la Fille de la ferme à concombres… Les textes thaïs peuvent se permettre un grand prosaïsme sans risque de rebuter le public.

De longs passages vocalisés, parfois presque déclamés, permettent de décrire en détail les conditions de vie des plus pauvres et de faire passer des messages politiques. Tous les grands événements de ces dernières décennies (les conflits sociaux avec les paysans du Nord, les grandes inondations, les coups d’Etat…) ont donné lieu à des chansons largement diffusées dans la société thaïlandaise. En Asie du Sud-Est, ce genre d’art chanté, qui a son équivalent dans chaque pays de la région, est souvent un rare espace de liberté d’expression dans des sociétés ultra-militarisées.

Inquiétude

L’une des chansons de ces dernières semaines, appartenant au genre mor lam (la version plus rugueuse, plus déclamée, plus drôle du luk thung) commence d’ailleurs par ces mots : «Frères et sœurs le monde a bien changé depuis 2005 /Les Anciens disaient qu’un jour le monde entrerait dans le chaos, qu’on mourrait pour nos excès…» Allusion au changement de paysage politique, après les élections de 2005 remportées par un parti démocratique populiste et pro-pauvres, renversé quelques années plus tard par l’armée, toujours à la tête du pays aujourd’hui. Le texte tente de faire le lien entre modèle de développement à tous crins, soif de pouvoir des élites militaires et arrivée du virus.

Cette profusion de productions culturelles révèle aussi que les populations rurales, bien qu’éloignées pour l’instant des foyers de contamination, sont inquiètes et se sentent très vulnérables face au virus. Avec l’économie du pays à l’arrêt, sans aide du gouvernement pour le secteur informel, des familles, des villages entiers qui dépendaient des maigres salaires des travailleurs de la ville se retrouvent aujourd’hui privés de tout revenu. Dans les campagnes, les médecins sont rares, le premier hôpital est souvent à des heures de route, les villageois ne s’y rendent ainsi quasiment jamais ; ils n’entrent pas dans les statistiques nationales. Comme le dit une chanson mor lam : «Dans les campagnes, on meurt sans faire de bruit.»

Par Carol Isoux – Libération – 9 avril 2020

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