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Energies renouvelables, le rendez-vous manqué de la Birmanie

« Quand il y a des explosions dans les mines de charbon nos maisons vibrent et les explosions provoquent des glissements de terrain », témoigne un habitant du village de Tigyit, dans l’état de Shan, à propos de l’exploitation de la centrale à charbon locale, la plus grande du pays, aujourd’hui exploitée par l’entreprise chinoise Wuxi Huaguang Electric Power Engineering, fournissant 120 mégawatts (MW) à la région et accusée par les locaux, sans preuve pour l’instant, de ne pas respecter la loi dans sa manière de faire fonctionner le site.

Un député du parti de la Ligue des nationalités shan pour la démocratie (SNLD), le principal parti politique de l’état de Shan, outre la Ligue nationale pour la démocratie actuellement au pouvoir, a donc demandé au gouvernement régional de fermer la centrale, arguant des conséquences visibles selon lui sur l’environnement, la santé et l’alimentation des habitants. La proposition a été rejetée le 19 mai car l’usine fournit de l’énergie et des emplois au niveau local et qu’elle remplit son cahier des charges en accord avec la loi, selon le vice-ministre de l’Electricité et de l’Energie de l’état de Shan. Un type de conflit qui devient désormais classique dans le monde entier entre ce que les populations sont prêtes à accepter pour accéder à l’énergie, sur la manière dont les normes sont établies, appliquées et surveillées, et enfin sur la volonté de tous de disposer malgré tout de l’électricité.

L’hydraulique, exemple type de l’énergie faussement « propre »

Un type de conflit souvent exacerbé en Birmanie, où de nombreuses ressources se situent dans des territoires à majorité ethnique mais gouvernés par des dirigeants nommés par Nay Pyi Taw, comme la constitution le prévoit, et où de grandes institutions mondiales (l’International Finance Corporation, par exemple) soutiennent allègrement sous couvert d’environnement de grands projets destructeurs en s’appuyant sur des mascarades de consultations locales. Car les usines à charbon ne représentent qu’un petit aspect des problèmes de production d’énergie en Birmanie.

Les centrales hydrauliques, par exemple, recommandées aux forceps par beaucoup dans la région, seraient vantées comme plus « propres » que celle à charbon, car émettant en théorie moins de CO2. Faux ! S’insurge une étude parue dans la revue Environnemental Science Technology, qui estime que certaines centrales hydrauliques, à terme, polluent plus que des centrales à charbon. « Les centrales hydro-électriques en Europe de l’Ouest ont un impact climatique quasiment nul, tandis que celles construites en Afrique de l’Ouest émettent plus de gaz à effet de serre qu’une centrale à charbon », établi cette recherche. Et en outre, les usines hydro-électriques impliquent l’inondation de vallées, avec le déracinement des populations, elles affectent les écosystèmes, l’eau stockée est plus susceptible de s’évaporer, la végétation immergée émet du méthane en se décomposant…

Des études d’impact social et environnemental biaisées et partiales

L’un des auteurs de l’étude conclut donc que « le message est que l’hydroélectricité n’est pas universellement bénéfique pour le climat et qu’il faudrait étudier plus précisément l’impact des barrages pour parvenir aux meilleures chances de réduire le réchauffement global ». Or, ces études d’impact environnemental, désormais obligatoires en Birmanie pour les grands projets, sont souvent conduites par des cabinets peu rigoureux et au service des promoteurs. Cas emblématique, le bureau d’études australien SMEC qui a mené les études d’impacts sociaux et environnementaux (EIS/EIE) pour des barrages sur la Salween qui ont été particulièrement décriées pour leur partialité, les experts de SMEC faisant ouvertement campagne en faveur de ces barrages, notamment celui dit de Mong Ton, lors des enquêtes d’intérêt public. Derrière un pseudo respect des communautés, les grandes institutions mènent leurs petits business sans états d’âmes.

Actuellement, la Birmanie compte 27 centrales hydrauliques pour une capacité totale de 3 200 mégawatts (MW). Toutes ne sont pas reliées au réseau principal et n’ont pas la même capacité. De petites centrales hors réseau ont une production 30 MW alors que d’autres, connectées au réseau, produisent 300 MW. Avec quatre grands cours d’eau qui traversent le pays – l’Ayeyarwady, la Salween (ou Thanlwin), la Chindwin et le Sittaung – et de nombreuses plus petites rivières, le potentiel de développement est estimé autour de 100 000 MW. Huit projets de centrales hydrauliques sont en cours et la production devrait presque tripler, pour atteindre 9 000 MW en 2030, l’essentiel de cette production (sur certains projets, 90% de l’électricité produite sera exportée ; la pollution restera elle sur place). Et avec des saisons chaudes toujours plus chaudes, la production hydraulique n’est pas fiable, comme les Birmans ont pu le constater cette année avec les nombreuses coupures. Si les réservoirs s’assèchent plus vite que prévu, ce qui est le cas aujourd’hui dans le centre du pays, les centrales s’avèrent incapables de fournir de l’électricité au niveau prévu et requis.

Le solaire, une solution plus durable

Majoritairement exploité par le biais de mini-réseaux dans des zones difficiles d’accès, le solaire n’est pas encore utilisé massivement mais le secteur se développe. Le directeur d’Indigo Energie, entreprise spécialisée dans l’énergie solaire, explique que « c’est en partie dû à la peur de l’aspect technique, les consommateurs ne le comprennent pas et pensent que nous allons les tromper ». Depuis 2019, la centrale photovoltaïque de Minbu est reliée au réseau national pour une production maximale de 50 MW. C’est une première dans le secteur, qui attire de plus en plus de projets. Le coréen Daewoo a annoncé son intention de construire une centrale photovoltaïque d’une production prévue de 500 MW et le ministère de l’Electricité et de l’Energie vient de publier mi-mai une série d’appels d’offres pour cinq projets de centrales solaires pour un total produit de 1 000 MW.

Pour l’instant, ces projets de grande envergure ne se font pas au détriment des mini-réseaux, qui continuent leur progression. Annoncé en décembre dernier, le projet de mini réseaux de 200 MW de l’entreprise Yoma Micro Power (YMP) en témoigne. Après un projet pilote sur 10 sites en 2018, YMP déploie actuellement 250 mini-réseaux de panneaux solaires, avec pour objectif 2 000 sites en 2023. Avec des coûts relativement faibles, une installation rapide et des progrès sur le stockage de l’énergie produite – longtemps la limite majeure de ce type d’énergie -, le solaire représente une alternative sérieuse et durable, particulièrement attractive dans les régions rurales qui sont difficiles à connecter au réseau national.

Un ministère peu cohérent

Reste que ce n’est pas une panacée. Politiquement d’abord ; le délai d’un mois accordé pour répondre aux appels d’offres émis par le ministère de l’Electricité et de l’Energie est jugé beaucoup trop court pour que des réponses sérieuses puissent être soumises. Des entreprises spécialisées locales ainsi que les chambres de commerce européenne et étasunienne ont écrit au ministère pour demander plus de temps, invoquant notamment les limites aux déplacements liés à la Covid-19, avec une fin de non-recevoir. Ce refus d’une transparence réelle laisse planer des doutes très forts sur ces projets… Les cinq projets d’urgence au gaz liquide décidés par ce même ministère l’année dernière « pour éviter les pannes en 2020 » constituent cinq échecs patents, aucun n’étant à ce jour achevé alors qu’ils devaient entrer en fonctionnement le 31 mars ! Prétexte du retard invoqué par le ministère : la Covid-19… Cette même Covid-19 qui ne dérange plus sur les appels d’offres des centrales solaires… Une telle incohérence pose question…

Techniquement ensuite : la maintenance, qui assure le bon fonctionnement des panneaux solaires sur le long terme, doit être correctement assurée, et pour cela il faut des techniciens bien formés. En outre, le solaire à lui seul ne peut pas assurer la stabilité d’un réseau, son déploiement n’est pas adapté à toutes les régions, et cette source d’énergie doit donc être de toute façon associée à une autre source, plus souple. En effet, le rayonnement peut diminuer jusqu’à 50 % pendant la saison des pluies. Dans les régions du sud, très ensoleillées une partie de l’année mais où la mousson est importante, cette solution n’est donc pas suffisante. Les investisseurs restent cependant confiants sur l’apport énergétique du solaire. Selon l’analyse du consortium SolarPower Europe, qui regroupe une bonne trentaine d’entreprises, « le solaire en Birmanie peut efficacement contrebalancer la pénurie d’électricité [de sources fossiles] pendant la saison sèche tout en ne mobilisant pas trop la capacité du réseau pendant la saison des pluies ».

Tous les physiciens du globe conviennent qu’il est impossible d’avoir une énergie 100% « propre », l’action humaine altérant automatiquement l’environnement. Une énergie renouvelable est en revanche possible, et nécessaire si les gouvernements veulent vraiment démocratiser l’accès à l’électricité sans que cela se fasse au détriment des populations, comme aujourd’hui ces barrages qui détruisent des communautés. Et malheureusement, malgré un potentiel énorme pour des énergies uniquement renouvelables, les choix du gouvernement actuel vont pour la plupart dans le sens d’énergies destructrices de l’environnement : hydro-électrique, gaz, charbon… En 2014, le mix énergétique était composé à 65% d’hydraulique, 32% de gaz et 3% de charbon ; en 2020, l’estimation est de 54% d’hydraulique, 22% de gaz, 22% de charbon et 2% de renouvelables ; pour 2030, les prévisions placent l’hydraulique en tête si on prend ensemble l’hydro-électrique normale (32%) et les « gros projets » – c’est-à-dire les grands barrages dont on sait qu’ils détruisent en profondeur tissu social et environnement – (6%), le charbon suivant avec 34%, puis le gaz avec 20% et le renouvelable avec un tout petit 8%. Les choix de l’actuel gouvernement vont donc clairement a contre-courant de ce qui se fait de mieux sur la planète, en développant notamment le charbon et les gros projets hydrauliques, les pires énergies au regard de la destruction de l’environnement.

Par Julia Guinamard – Lepetitjournal.com – 31 mai 2020

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