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Guerre de l’eau: le Mékong, autre front de la rivalité Sino-américaine

Le Mékong est l’un des terrains d’expression de la rivalité sino-américaine, mais la Chine, puissante montante, joue à domicile, et semble bel et bien prendre le dessus face à des Etats-Unis affaiblis

Le fleuve Mékong est devenu un nouveau front de la rivalité américano-chinoise, affirment des écologistes et des officiels, alors que Pékin dépasse Washington aussi bien en termes de dépenses que d’influence sur les pays en aval qui se trouvent à la merci de son contrôle sur les eaux du fleuve.

Il s’agit d’une confrontation dans laquelle l’administration Trump – qui a maintenu une bonne partie du financement des programmes environnementaux et de développement de l’ère Obama sur le Bas Mékong – perd du terrain.

La lutte entre les deux puissances s’est déplacée récemment sur le terrain de la science et les gouvernements états-unien et chinois brandissent chacun des rapports différents sur l’impact des 11 barrages chinois disposés sur le fleuve pour les pays en aval.

Ces barrages ont conféré à la Chine un contrôle important des eaux qui descendent vers le Laos, la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam, cinq pays qui dépendent depuis longtemps du fleuve pour l’agriculture, la pêche et de plus en plus pour l’hydroélectricité au Laos.

Ce contrôle sur les eaux du Mékong permet à la Chine d’avoir la main sur tout projet de développement lié au débit du fleuve et d’exclure les États-Unis après plusieurs décennies de contribution à des projets du Mékong, coupant les américains d’une source une influence sur la région.

“Cela devient un problème géopolitique, tout comme en mer de Chine méridionale, entre les États-Unis et la Chine”, estime Witoon Permpongsacharoen du groupe Mekong Energy and Ecology Network.

L’état du Mékong, que les Chinois appellent Lancang, est une question urgente pour les 60 millions de personnes qui en dépendent pour l’agriculture et la pêche.

L’année dernière a vu une sécheresse record et les niveaux de l’eau sur le Bas Mékong sont tombés au plus bas depuis des décennies. Les pêcheurs déplorent depuis plusieurs années une diminution des prises de poisson.

Un ambassadeur états-unien dans la région a décrit que la Chine “stockait” l’eau dans ses 11 barrages en amont du fleuve qui court sur 4.350 km, portant préjudice aux moyens de subsistance de millions d’habitants des pays en aval.

La Chine a également intensifié les activités de son groupe de coopération Lancang Mekong (LMC), un organisme intergouvernemental relativement nouveau sont un deuxième ambassadeur américain estime qu’il cherche à “mettre sur la touche” la Commission du Mékong (MRC), qui existe depuis 25 ans.

La MRC trouve ses origines dans les programmes de développement menés par les États-Unis durant la guerre froide. Elle travaille avec les gouvernements du Laos, de Thaïlande, du Cambodge et du Vietnam pour favoriser le partage et le développement durable du fleuve et de ses ressources.

Selon le ministère chinois des Affaires étrangères sollicité par Reuters, toute suggestion américaine selon laquelle Pékin tenterait de mettre la main sur le dialogue autour du Mékong est sans fondement.

“Les pays en dehors de la région devraient s’abstenir de semer le trouble à partir de rien”, a déclaré le ministère.

“Mauvaise intention”

La rivalité entre les États-Unis et la Chine a éclaté en guerre des mots après qu’une étude financée par Washington en avril a conclu que les barrages chinois avaient retenu les eaux pendant la sécheresse de l’année dernière.

L’étude d’Eyes on Earth, une société américaine de recherche et de conseil spécialisée dans l’eau, a conçu un modèle de prédiction basé sur l’imagerie satellite et les données de la MRC qui, selon elle, montre un débit “manquant” en aval, à partir de 2010 environ.

L’ambassadeur des États-Unis au Cambodge, Patrick Murphy, a déclaré à Reuters qu’il était “plutôt surpris” par ces résultats accablants.

“Ce fut la même chose ici dans la région”, a-t-il ajouté à propos de la réaction suscitée par les révélations.

“Apprendre qu’une source principale de la baisse du niveau du Mékong et des changements dans le [fleuve] au niveau de la région du Bas-Mékong, provient de ce qui se passe en amont en Chine – avec essentiellement le stockage de l’eau”, a dit Patrick Murphy.

a Chine s’en est indignée, et son ambassade en Thaïlande a dénoncé l’étude comme “biaisée par des motivations politiques, visant à attribuer à la Chine de mauvaises intentions” – une accusation que son auteur et les responsables américains ont bien entendu démentie.

Puis, la semaine dernière, le journal chinois Global Times a publié un article sur une étude chinoise qu’il a présentée comme réfutant le rapport Eyes on Earth.

“Les barrages fluviaux en Chine ont aidé à atténuer la sécheresse le long du Lancang-Mékong, selon les recherches”, lit-on dans le journal publié par le Quotidien du Peuple, le journal officiel du Parti communiste au pouvoir en Chine.

Toutefois, l’étude, menée par l’Université Tsinghua et l’Institut chinois des ressources aquifères, a en réalité déclaré que les barrages chinois pourraient, à l’avenir, aider à atténuer la sécheresse, non pas qu’ils l’aient fait en 2019, selon une copie obtenue par Reuters.

“Nous n’avons pas l’intention de comparer avec aucun autre rapport. Nous visons à fournir quelques faits de base pour faciliter la compréhension mutuelle, la confiance et donc la coopération dans le bassin”, a déclaré le chercheur principal, Tian Fuqiang, via un courrier électronique.

Les chercheurs débattent sur des questions scientifiques, mais pour les pays du Bas-Mékong, les problématiques s’abordent en termes de confiance et de pouvoir.

Sebastian Strangio, auteur d’un livre sur les relations de l’Asie du Sud-Est avec la Chine, “Dans l’ombre du dragon”, a déclaré que les voisins en aval de la Chine ont presque certainement moins confiance dans la version chinoise – mais la puissance de Pékin dans la région ne peut être ignorée.

“Ils dépendent maintenant de la Chine pour une ressource vitale, et il leur est très difficile de défier ouvertement le gouvernement chinois sur la construction de son barrage”, estime Sebastian Strangio.

Refusant de prendre parti, aucun des pays de la MRC n’a commenté publiquement en faveur de l’étude chinoise ou de l’étude américaine.

Groupes de coopération séparés

Les États-Unis ont consacré 120 millions de dollars à leur Lower Mekong Initiative depuis sa création il y a 11 ans.

La Chine semble dépenser plus: en 2016, la Lancang Mekong Cooperation (LMC) parrainée par Pékin a créé un fonds de 300 millions de dollars pour des subventions de recherche à octroyer aux cinq pays en aval.

La LMC n’a pas répondu aux demandes d’interview ni aux questions concernant ses 95 projets proposés, prévus ou en cours, qui figurent sur une liste examinée par Reuters lors de sa première réunion ministérielle à Pékin en décembre.

Le groupe dirigé par la Chine s’est offert une visibilité de plus grande envergure avec une réunion annuelle des ministres des Affaires étrangères et un projet de sommet de haut-dirigeants qui pourrait peut-être comprendre le président chinois Xi Jinping lui-même. Alors qu’aux réunions de la MRC ne siègent que les responsables, bien moins puissants, en charge de l’eau et de l’environnement, selon un officiel du gouvernement thaïlandais.

L’ambassadeur américain en Thaïlande, Michael DeSombre, a qualifié la LMC d’”organisation parallèle” à la MRC.

“Nous encourageons vivement la République populaire de Chine à travailler avec la Mekong River Commission, plutôt que d’essayer de la mettre sur la touche en créant sa propre organisation dont elle a le contrôle”, a déclaré L’ambassadeur DeSombre.

Malgré les avertissements américains, les responsables de la Commission du fleuve Mékong se félicitent de la coopération avec la LMC et la Chine.

Une des raisons est que la commission et les gouvernements membres veulent davantage de données sur les opérations des barrages chinois, qui retiennent une capacité combinée de 47 milliards de mètres cubes d’eau.

En 2002, Pékin a commencé à prévenir les pays en aval des dates prévues de lâchers d’eau susceptible de provoquer des inondations.

Mais la Chine n’a quasiment rien révélé d’autre pouvant permettre aux cinq autres pays qui partagent le fleuve de faire des plans et demander d’éventuels ajustements du débit du fleuve.

La Chine, lors d’une réunion de la LMC en février, a promis une meilleure coopération avec ses voisins, mais lorsqu’ils s’expriment en privé, les responsables régionaux sont sceptiques.

“La Chine n’a partagé aucune donnée constructive”, a déclaré un responsable vietnamien qui a préféré rester anonyme.

Lepetitjournal.com avec Reuters – 28 juillet 2020

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