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En Birmanie, Aung San Suu Kyi, favorite par défaut d’un scrutin contesté

Aung San Suu Kyi va-t-elle s’enliser dans un statut d’icône déchue, à l’issue des élections générales du 8 novembre ?

Il s’agit du deuxième scrutin national à se tenir, depuis le retrait de la junte qui avait régné pendant près d’un demi-siècle sur le pays. En 2015, le parti de la Dame de Rangoun, la Ligue Nationale pour la Démocratie, avait signé sa victoire en remportant plus de 80 % des voix, faisant l’effet d’un raz-de-marée électoral.

Mais si aujourd’hui, l’ancienne militante des droits humains conserve une aura populaire incontestable, ce vote s’annonce plus incertain, et les échecs se sont accumulés au cours de ces cinq années d’exercice du pouvoir.

La campagne, qui a commencé au début de mois septembre, s’est heurtée à la progression du Covid-19 dans le pays, qui a conduit à annuler de nombreux rassemblements prévus.

Aung San Suu Kyi, arborant visière et masque rouges à l’effigie de sa formation politique, a bien marqué le coup d’envoi de cette période dans la capitale administrative, Naypyidaw, hissant le drapeau aux côtés du président birman Win Myint, lors d’une cérémonie de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND).

Les autorités bimanes ne recensaient officiellement qu’un peu plus de 1 600 personnes infectées début octobre, mais les cas recensés se sont multipliés semaine après semaine, notamment à Rangoun et dans le nord-ouest du pays, et le rebond de la pandémie n’a pas manqué de perturber cette période électorale.

Si “Mother Suu”, 75 ans, a dit vouloir “renforcer la paix, le développement et la prospérité de l’Etat”, face à ses supporters, c’est essentiellement à distance qu’elle a dû mener ces deux mois de campagne. Et défendre un bilan qui devait pourtant peiner à convaincre sous de nombreux aspects.

Ses engagements pour limiter les prérogatives de l’armée sont restés lettre morte, tout comme son action en faveur des minorités, même si l’ancienne militante bénéficie encore d’un large soutien de la part de la principale ethnie, les Bamars, groupe sino-tibétain qui représente 65 % de la population.

Et l’économie, jusqu’à présent soutenue par une croissance de rattrapage – conséquence de décennies d’isolement – et par des liens renforcés avec la Chine, demeure particulièrement fragile. De quoi pousser les déçus à se tourner vers l’une des 97 formations politiques en lice, en préférant des candidats davantage tournés vers les préoccupations locales, et provoquer mécaniquement un émiettement des voix.

Seuls 45 % des électeurs se disent sûrs de participer au scrutin du 8 novembre, mais une proportion équivalente indique « probablement » voter le jour de l’élection, d’après une étude menée par le plus important groupe d’observateurs électoraux dans l’ensemble du pays. –

The Myanmar Times, 7 octobre 2020

Selon Phil Robertson, directeur adjoint de la zone Asie pour l’ONG Human Rights Watch, le bilan d’Aung San Suu Kyi se résume à un “échec” à de nombreux égards, en termes de politique intérieure.

Un système politique cadenassé

Si la junte s’est officiellement retirée du sommet de l’Etat, ce sont pourtant bien les militaires qui verrouillent toujours en large partie la vie politique du pays. Ils gardent la mainmise sur plusieurs portefeuilles régaliens, à l’instar de l’Intérieur, de la Défense et des questions frontalières. Cette prérogative leur a été garantie par la Constitution adoptée en 2008, tout comme l’attribution de 25 % des sièges au sein du Parlement, et le droit de veto exercé pour les amendements constitutionnels.

Un texte fondamental “rédigé par et pour l’armée”, poursuit Phil Robertson, qui permet de contrôler l’essentiel des pouvoirs régaliens, et d’empêcher Aung San Suu Kyi d’accéder à la présidence en raison de son statut marital, qui la liait à un ressortissant britannique. Cette situation l’assigne au poste de “conseillère spéciale de l’Etat”, qui revient à ce qu’elle dirige de facto le pays, mais la prive d’accéder à la fonction suprême, en cas de nouvelle victoire électorale.

A l’approche du scrutin, un parti se détache pour incarner la principale force d’opposition : il s’agit du Parti de la solidarité et du développement de l’Union (PSDU), qui s’appuie sur les militaires, et pourrait capitaliser sur les partis ethniques avec lesquels le gouvernement n’est pas parvenu à sceller une entente.

Dans une perspective de transition, Aung San Suu Kyi a dû composer avec l’institution incontournable qu’est l’armée, mais sur la scène internationale, l’image de la lauréate du prix Nobel de la Paix, longtemps érigée au rang d’icône de la démocratie, s’est largement ternie.

Et la perspective d’une victoire sans panache ne pourrait lui laisser les coudées franches, bien au contraire, estime Phil Robertson.

Les Rohingyas, exclus du scrutin

Pour éviter de se couper de sa base électorale, Aung San Suu Kyi n’a jamais condamné le sort réservé aux Rohingyas, dont la simple évocation constitue à elle seule un tabou dans le pays. Le terme de “Bengali” lui est souvent préféré, niant par là-même l’appartenance à la communauté nationale.

Depuis 2012, les exactions commises par l’armée, et parfois conjointement par des villageois dans les localités de l’Etat Rakhine, se sont intensifiées, avec des épisodes particulièrement violents en 2017, poussant des centaines de milliers de personnes à s’exiler dans les pays voisins, principalement au Bangladesh. Les représentants de la mouvance bouddhiste extrémiste – et ultra-nationaliste – à l’instar du moine Wirathu, ont largement diffusé des discours de haine, incitant à la violence à l’encontre de la minorité musulmane, dans un pays où la religion conserve une forte autorité morale. Les restrictions de déplacement, qui passent encore aujourd’hui par l’enfermement dans des camps, mais aussi la privation d’accès à la nourriture et aux soins s’ajoutent à la spoliation des terres et aux incendies qui ravagent des villages entiers.

La minorité, privée de citoyenneté depuis la loi de 1982, demeure apatride sur son propre sol. Elle ne pourra par conséquent participer au scrutin prévu le 8 novembre prochain, comme le déplore Phil Robertson, directeur adjoint de la zone Asie au sein de l’ONG Human Rights Watch .

En septembre 2019, l’ONU a estimé que les quelque 600 000 Rohingyas restés dans le pays vivaient sous la menace d’un “génocide”, estimant que les autorité birmanes devaient répondre de ces agissements devant la justice internationale.

Trois mois plus tard, la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi a été entendue par les magistrats de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, aux Pays-Bas, pour assurer la défense de son pays, à la suite d’une plainte pour “génocide” déposée par la Gambie, un pays de l’Ouest africain à majorité musulmane, au nom de l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Elle avait alors concédé l’année dernière un possible usage “disproportionné” de la force, mais avait nié toute “intention génocidaire”. Et soutenait que l’armée birmane ne faisait que se défendre face à des attaques de rebelles rohingyas issus du mouvement l’Armée d’Arakan.

Selon l’ONG Human Rights Watch, le scénario de sanctions internationales serait à privilégier pour tenter de faire cesser ces exactions .

Les accusations de passivité face au drame humanitaire des Rohingyas ont également valu à Aung San Suu kyi de se voir exclue de la communauté des lauréats du prix Sakharov, qui lui avait été attribué en 1990 pour son combat en faveur de la démocratie.

Mais aujourd’hui, près de 130 000 personnes seraient toujours retenues dans les 24 camps et installations de fortune de l’État de Rakhine, selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch du 8 octobre 2020, qui évoque une situation d'”apartheid”.

Par Anne-Lise Fantino – Euronews TV – 29 Octobre 2020

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