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En Birmanie, un coup d’Etat et une fuite en avant de l’armée

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Les militaires ont fait arrêter la cheffe du gouvernement Aung San Suu Kyi, le président et de nombreux élus et militants pour protester, selon eux, contre de nombreuses irrégularités aux élections du 8 novembre.

L’armée birmane a renoué avec ses pires démons : le coup d’Etat, l’instauration d’un Etat d’urgence, l’arrestation des figures de l’opposition et la coupure des principaux réseaux téléphoniques et internet. Le jour même où le nouveau Parlement issu des élections du 8 novembre – tout un symbole – devait se réunir à Naypyidaw, la capitale bunker dans le centre du pays, les généraux ont tiré un trait sur la transition démocratique par un nouveau coup de force dont ils ont l’habitude depuis soixante ans. Un coup unanimement condamné en Europe, au Japon, aux Etats-Unis.

«Perte de souveraineté»

Tôt dans la matinée, Aung San Suu Kyi, cheffe de facto du gouvernement civil et prix Nobel de la paix a été arrêtée à Naypyidaw ainsi que le président de la République, Win Myint, et d’autres responsables de la Ligue nationale pour la démocratie (LND).

Un peu avant, alors que de folles rumeurs sur un coup se renforçaient ces derniers jours, la Dame de Rangoun avait envoyé via la LND un message à la population : «J’exhorte les gens à ne pas accepter cela, à répondre et à protester de tout cœur contre le coup d’Etat des militaires.» L’armée tente «de replonger le pays sous la dictature militaire en négligeant la pandémie de coronavirus» qui frappe de plein fouet la Birmanie, écrit l’ex-opposante, d’après cette déclaration, appelant la population à «réagir à l’unanimité».

L’armée n’a pas seulement mis au silence la LND. Des députés, des élus régionaux, rassemblés pour la convocation du Parlement ont été embastillés, de même que des activistes ou des figures historiques du mouvement de 1988 quand l’armée s’était livrée à un bain de sang. Le vaste coup de filet ne vise pas que des politiques, mais également des artistes (le réalisateur Min Htin Ko Ko Gyi), des intellectuels, que la police a arrêtés à Rangoun, l’ex-capitale qui a abrité tant de manifestations et de mobilisations contre les coups de force de la junte birmane dans les années 1980-2000.

L’armée a fait fermer les banques du pays jusqu’à nouvel ordre, bloqué l’accès à l’aéroport et s’est emparée de l’hôtel de ville de Rangoun. U Myint Swe, un ancien général (numéro 2 de l’armée), a été nommé vice-président pour représenter les forces armées au sein du gouvernement dirigé par la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Il devrait être chargé de l’application de l’Etat d’urgence décidée sur la base de l’article 417 de la Constitution de 2008 conçue par la junte au pouvoir. Il est indiqué dans ce texte qu’une telle mesure est prise s’il y a des risques de «désintégration de l’Union ou de la solidarité nationale» ou de «perte souveraineté».

«Nous devons l’abolir»

Lundi matin, Myint Swe a confié une partie des «pouvoirs législatifs, administratifs et judiciaires» à Min Aung Hlaing. Le puissant commandant en chef de l’armée était très en pointe dans les critiques et les menaces depuis une semaine. Mercredi, dans un discours vidéo largement diffusé auprès du personnel militaire, il avait déclaré qu’une constitution devrait être abrogée si elle n’était pas respectée. «La Constitution est la mère de toutes les lois. […] Si la loi n’est pas respectée ou suivie, nous devons l’abolir. Même si c’est la Constitution, nous devons l’abolir. Même à l’époque du Conseil révolutionnaire, la constitution de 1947 a été abolie.»

Depuis le lendemain de l’élection, les militaires accusent la Commission électorale de l’Union de ne pas s’être penchée sur les irrégularités des listes électorales. Ils avancent que 8,6 millions de «mauvaises pratiques de vote» ont été relevées lors des élections générales du 8 novembre et pourraient conduire à une fraude électorale dans les 314 townships où l’élection avait lieu ce jour-là. Sans toutefois apporter d’éléments tangibles. La Commission électorale a reconnu quelques erreurs, mais rien qui puisse remettre en cause l’ampleur de la victoire de la LND dans un scrutin validé par de nombreux experts, observateurs et diplomates.

Ce jour-là, la LND a explosé son score du scrutin historique de 2015, en raflant 396 des 476 sièges au Parlement (258 dans la Chambre des représentants, 138 dans celle des nationalités) et infligé une nouvelle cuisante défaite au Parti pro-militaire de l’Union pour la solidarité et le développement (USDP) : il doit se contenter de 33 élus (26 et 7) en plus des 25 % de sièges réservés d’office à l’armée. «Mauvais perdants», selon le mot d’un diplomate, les militaires n’ont pas digéré cette nouvelle claque électorale, infligée dans certains de ses anciens bastions.

Transition octroyée

La Tatmadaw, du nom des forces armées birmanes, est également passée à l’offensive car elle estime que le gouvernement n’a pas respecté ses demandes. «Ils souhaitent qu’une commission d’experts examine les résultats de l’élection et analyse le travail de la commission électorale, expliquait vendredi à Libération, un diplomate à Rangoun. Ils veulent ensuite que le Conseil national de défense et de sécurité se réunisse.» Mais depuis son arrivée au pouvoir en 2016, Aung San Suu Kyi n’a jamais convoqué ce comité de décision et d’arbitrages car les militaires y sont majoritaires.

Une question anecdotique pour les militaires qui, historiquement, se voient comme les garants de l’unité du pays. Ce sont eux qui ont mis sur les rails la transition avec la constitution de 2008, puis le transfert de pouvoir vers un gouvernement civilo-militaire. Le refus d’Aung San Suu Kyi, et ses projets de réformer une constitution verrouillée par l’armée ont été vécus comme un affront et un défi.

Ce coup d’Etat est évidemment un coup très dur pour la Birmanie, déjà verrouillée par le Covid, et fragilisée par la crise économique et les chutes de rentrées touristiques. Pour Aung San Suu Kyi, à la tête du gouvernement depuis cinq ans, cela pourrait signer la fin de sa carrière politique. A 75 ans, la Lady retrouve la prison, elle qui a déjà vécu connu quinze ans d’emprisonnement et d’assignation à résidence de 1989 à 2010.

Les militaires viennent de mettre au silence leur opposante cactus. Une leader politique, «Mother Su», toujours vénérée par les Birmans comme une combattante pour la démocratie, mais à l’image ternie sur la scène internationale, ce qui ne doit pas fâcher les militaires. Son refus de condamner les exactions commises à l’encontre des Rohingyas, ses propos négationnistes sur l’ampleur du nettoyage ethnique lui ont valu un opprobre international depuis 2017 et le début des massacres de masse dans l’ouest du pays. Ce coup d’Etat pourrait être un coup de grâce pour elle.

Par Arnaud Vaulerin – Libération – 1er février 2021

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