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Birmanie : coup d’État militaire sur fond d’intérêts personnels

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Ce lundi 1er février, l’armée birmane a pris le pouvoir, emprisonnant les dirigeants du pays dont la leader historique Aung San Suu Kyi, et le président de la République Win Myint. Depuis novembre, la junte a dénoncé des élections législatives frauduleuses, mais les intérêts personnels de l’homme fort de l’armée semblent être un motif plus convaincant.

Dix ans ! C’est le temps qu’il aura fallu à l’armée birmane pour reprendre le pouvoir par la force. À l’aube, ce lundi 1er févier, les militaires ont cueilli la dirigeante politique du pays, Aung San Suu Kyi, ainsi que le président de la République Win Myint. Des dizaines d’autres personnalités dont des cadres de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), parti au pouvoir, ainsi que des intellectuels, vont également dormir en prison.

L’armée n’a pas attendu avant de verrouiller les postes clés de l’administration. C’est désormais Min Aung Hlaing, commandant en chef de l’armée, qui va détenir les pouvoirs « législatif, administratif et judiciaire ». Myint Swe, autre général et vice-président de la République, récupère le poste de président par intérim. En Birmanie, il ne s’agit que d’un titre honorifique. Les putschistes ont annoncé un état d’urgence d’un an, à l’issue duquel des nouvelles élections seront organisées.

L’élection de novembre contestée par l’armée

Les événements de la matinée étaient presque prévisibles et prennent source justement dans le résultat des derière élections. Le 8 novembre 2020, les Birmans étaient appelés aux urnes pour les législatives. Les résultats sont sans appel, la LND remporte la majorité absolue dans les deux chambres tandis que le Parti de l’Union, de la solidarité et du développement (PUSD) a subi une cuisante défaite. C’était assez pour que l’armée et l’opposition dénoncent 10 millions de cas de fraude dans les bureaux de vote. Depuis lors, l’armée ne cesse de contester les résultats des élections qui « n’ont été ni libres ni justes » a affirmé le porte-parole de l’armée, Zaw Min Tun. Estimant qu’il y a eu des fraudes massives,  ce dernier a appelé à « révoquer la constitution » dès lors qu’elle n’a pas été respectée par le gouvernement.

Le 29 janvier, plus d’une dizaine d’ambassades ont montré leur inquiétude sur les risques de coup d’État en Birmanie. Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union Européenne ont publié une déclaration exhortant l’armée birmane à « adhérer aux normes démocratiques ». De son côté, Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, avait exprimé « une grande inquiétude ». Ce à quoi le général Min Aung Hlainga de suite répondu affirmant « ne pas vouloir abolir la constitution ». Les promesses n’engagent que ceux qui y croient.

Les intérêts personnels comme prétexte

Alors que la junte militaire conservait un pouvoir important dans le pays, l’échec du PUSD  allié politique de l’armée, « explique les accusations et la volonté de l’armée d’invalider ce scrutin » explique Sophie Brondel, coordinatrice du site Info Birmanie, un centre d’information qui  sensibilise à la situation politique, économique et sociale en Birmanie. « C’est le coup de la dernière chance pour Min Aung Hlaing. L’armée conserve son pouvoir, même avec un LND majoritaire. Or pour le général, qui doit partir à la retraite en juin prochain, cela signifie la fin de ses intérêts économiques » estime-t-elle. « Ce coup de force a surpris tout le monde, s’étonne Sophie Brondel. Le pouvoir de l’armée est en effet garanti dans la constitution de 2008. » La junte dispose de 25% des sièges au Parlement et garde la main sur le ministère de l’Intérieur, de l’Immigration et de la Défense. « Mais avec son départ programmé, ce sont des liens économiques avec les entreprises du pays qui s’en iraient » explique la spécialiste. « L’armée reçoit une manne d’argent, hors État, très importante de ces grandes entreprises et c’est bien ce qui est en jeu aujourd’hui ».

Ces rentrées d’argent et les arrangements personnels du général Min Aung Hlaing ont été largement documentés, notamment par la campagne « Justice For Myanmar », une association qui cherche à « faire pression en faveur d’une armée sous contrôle démocratique ». Dans un rapport publié le 30 janvier, l’association reprenait l’analyse de Sophie Brondel, affirmant que les risques de coup d’État avaient un « motif financier, en plus de son désir de s’accrocher au pouvoir politique ».

Selon les activistes, le général est à la tête de la Myanmar Economic Corporation et la Myanmar Economic Holdings Limited (MEHL), deux conglomérats militaires qui comprennent aussi bien sociétés de télécoms, banques et aciéries. Au sein de la MEHL, Min Aung Hlaing, est l’un des principaux actionnaires, statut lui permettant de « superviser les intérêts commerciaux dans toute la Birmanie ».

Le général putschiste soupçonné de corruption

Du fait de cette position, il est la cible d’accusations de corruption. En 2013, la MEHL a pu prendre le contrôle du port de Bo Aung Kyaw. Alors qu’elle était tenue par un ancien militaire, l’agence portuaire, censée être civile, fut transférée au conglomérat. Par la suite, le prêt du port a assuré au général une rente de 3 millions de dollars par an.

Outre les conglomérats, Min Aung Hlaing aurait profité de sa position au bénéfice de sa famille. Son fils, Aung Pyae Sone, qui dirige des grandes entreprises du pays est au cœur de plusieurs affaires. Il a été mis en examen en 2019 pour un bail au montant très peu élevé, accordé par le gouvernement régional de la ville de Yangon à son entreprise Sky One Construction. Des conflits d’intérêts lui sont également imputés, notamment à la suite d’une autorisation de construire accordée par l’USDP sur un terrain loué au gouvernement.

Tout ce maillage politico-économique confirmait pour Justice For Myanmar un «  risque élevé que le général Min Aung Hlaing tente de s’accrocher au pouvoir en tant que commandant en chef et de l’utiliser pour continuer à accumuler des richesses ». Une situation qu’apparemment, beaucoup auraient vu venir, sans que la moindre action ne soit prise pour l’empêcher

Par Vincent Geny – Marianne.net – 1er Février 2021

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