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L’Asean face au coup d’État militaire en Birmanie : impuissance ou complicité ?

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Voilà plus de six mois que les militaires birmans ont accompli le brutal coup d’État qui a renversé, le 1er février dernier, le gouvernement légal issu des élections législatives de novembre 2020, triomphalement remportées par la LND (Ligue nationale pour la démocratie), le parti de Aung San Suu Kyi, l’icône nationale de la lutte pour la démocratie et Prix Nobel de la Paix 1991 (dont l’image a beaucoup pâli du fait de sa position complaisante à l’égard des terribles exactions de son armée dans la crise des Rohingyas de 2017).

Après avoir arrêté « la dame de Rangoon » ainsi que le président en fonction et plusieurs ministres issus du même parti, et dissous le Parlement élu – tout cela sous des prétextes aussi fallacieux que grotesques –, les putschistes ont lancé une répression sauvage qui a déjà fait à ce jour plus de 1 000 morts au sein de la population (5 500 personnes ayant par ailleurs été arrêtées, 257 déjà jugées et 26 condamnées à la peine capitale) ! Très majoritairement opposée à ce nouveau putsch, cette dernière résiste depuis lors avec courage, par tous les faibles moyens dont elle dispose.

L’Asean en première ligne

Débordée par la gestion de la pandémie de Covid-19, concentrée sur d’autres priorités ailleurs dans le monde et bloquée par le veto que Pékin et Moscou, parrains complaisants des généraux birmans, ont opposé à un projet de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le coup d’État, la communauté internationale n’a pas réagi de manière très énergique.

Elle a trouvé une échappatoire commode en se débarrassant de la résolution de la crise sur l’Asean – l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, créée en 1967 sous la férule des États-Unis, alors en train de s’embourber dans la guerre du Vietnam.

Regroupant à l’origine les quatre pays d’Asie du Sud-Est habituellement alliés au camp occidental – la Thaïlande, la Malaisie, Singapour et les Philippines – et le plus grand de la région – l’Indonésie, qui a rejoint le camp pro-américain après la très violente prise de pouvoir de Suharto dans la foulée de son coup d’État de 1965 –, cette organisation régionale avait pour but de faire contrepoids, en pleine guerre froide, au bloc communiste d’Asie orientale, mené par la Chine.

Ayant doublé le nombre de ses membres au fil des années – adhésion du sultanat de Brunei en 1984, puis, après la fin de la guerre froide, du Vietnam en 1995, du Laos et du Cambodge en 1997 et enfin de la Birmanie en 1999 – et regroupant donc aujourd’hui dix pays aux régimes politiques fort différents, l’Asean s’est essentiellement concentrée sur la coopération économique.

Au nom du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de ses membres et de la règle de l’unanimité, elle s’est en effet rarement mêlée de politique, à l’exception de la seule Indonésie, qui a joué un rôle dans la résolution du conflit entre le Vietnam et le Cambodge au début des années 1990 et pour faciliter la transition démocratique de la Birmanie en 2008-2010.

Des États membres majoritairement favorables à la junte

Cette année, après le coup de force du terne général Min Aung Hlaing et des « petits hommes verts » de la Tatmadaw, l’armée birmane, l’Asean a d’abord mis près de trois mois à s’organiser et à réagir.

À l’instigation du président Jokowi et de sa courageuse ministre des Affaires étrangères, Retno Marsudi, l’Indonésie, qui est de facto le leader de l’association et accueille son secrétariat à Jakarta, a finalement réussi à convaincre la Malaisie, Singapour et même le sultanat de Brunei (qui assure depuis le début de l’année sa présidence tournante) d’organiser un sommet spécial. Celui-ci a eu lieu à Jakarta le 24 avril. Toutefois, trois des pays membres – la Thaïlande, les Philippines et le Laos – n’ont pas daigné y envoyer leurs chefs d’État, sous divers prétextes fallacieux, se faisant représenter par leurs ministres des Affaires étrangères.

De plus, si le chef de la junte putschiste birmane avait été convié, cela n’a pas été le cas des représentants du gouvernement provisoire formé par des membres de la LND et du Parlement dissous, ainsi que des représentants de plusieurs des mouvements rebelles séparatistes qui résistent au pouvoir central depuis l’indépendance en 1948 d’un pays qui n’a jamais achevé son unité nationale. Min Aung Hlaing a été poliment tancé à Jakarta et en est reparti muni d’une feuille de route en cinq points pour mettre un terme aux violences, trouver une sortie de crise négociée et rétablir la démocratie. Pour faciliter ce processus, il était convenu que l’Asean nommerait un envoyé spécial expérimenté, chargé de rapprocher les deux parties et de faire émerger une telle solution.

Depuis lors, la situation est restée désespérément bloquée. La junte birmane a superbement ignoré la feuille de route de l’Asean, prétextant qu’elle en tiendrait compte quand l’ordre serait rétabli ! Le général putschiste, qui a annoncé récemment qu’il n’organiserait finalement pas les nouvelles « élections législatives libres » promises avant 2023, s’est autoproclamé premier ministre, imitant fidèlement en cela la stratégie qu’avait appliquée en 2014 son clone militaire thaïlandais, Prayut Chan-O-Cha. Ce dernier avait alors en effet chassé une autre femme du pouvoir, la première ministre Yinluck Shinawatra, puis organisé en 2018 des élections manipulées qui lui ont permis d’être élu et d’occuper ce poste jusqu’à ce jour. Le même scénario semble se dessiner en Birmanie.

En même temps, l’armée a continué à réprimer durement la population et à instruire le procès surréaliste de Aung San Suu Kyi et des responsables politiques proches d’elle. De son côté, la population continue sa résistance passive et l’opposition à la junte s’est organisée en fédérant la plupart des mouvements de rébellion et mène la vie dure à l’armée dans plusieurs des régions frontalières du pays. L’objectif visé est de renvoyer l’armée dans ses baraquements et de favoriser la création d’un État fédéral du Myanmar dans lequel toutes les régions ethniques bénéficieraient d’une plus grande autonomie. Mais cette coalition ne jouit d’aucun appui politique, est isolée, divisée et peine à se doter d’un armement qui lui permettrait de lutter efficacement.

Une médiation pour rien ?

Tout cela a bien sûr des conséquences délétères pour la Birmanie, durement frappée par la pandémie de Covid-19, dont l’économie est au bord du gouffre et où la situation sanitaire et alimentaire est devenue catastrophique.

Il est d’ailleurs tout à fait possible que la situation dégénère en véritable guerre civile durable, certains observateurs n’hésitant pas à dire que l’évolution de la situation leur rappelle la manière dont les choses se sont déroulées au début du conflit en Syrie. Une telle dégradation aurait des conséquences très graves pour tous les pays voisins, à commencer par ceux de l’Asean, qui ne manqueraient pas de voir affluer des millions de réfugiés chez eux, comme cela a été le cas pour le Bangladesh après la répression féroce envers la minorité musulmane des Rohingyas menée par la même armée birmane.

De son côté, l’Asean a mis un temps infini à nommer son envoyé spécial et à l’imposer à la junte birmane. Elle vient enfin de le faire début août en la personne de Erywan Yusof, vice-ministre des Affaires étrangères du Brunei. Cela n’est guère encourageant. Yusof s’était en effet déjà rendu à Rangoon début juin avec le secrétaire général de l’Asean, Lim Jock Hoi, lui aussi ressortissant du petit sultanat, tous deux adoptant alors une attitude complaisante sinon déférente à l’égard du général putschiste, donnant l’impression d’une quasi-reconnaissance diplomatique. Certes, c’est « moins pire » que si l’Asean avait choisi Virasakdi Futrakul, ancien vice-ministre des Affaires étrangères de Thaïlande, dirigée par un « frère d’armes et d’affaires » sur lequel le bourreau de Rangoon sait pouvoir compter, qui était pressenti au préalable et avait sa préférence. Mais il eut été autrement plus crédible de désigner Hassan Wirajuda, le très chevronné et respecté ancien ministre des Affaires étrangères indonésien, ou Razali Ismail, un diplomate malaisien expérimenté qui avait été l’envoyé spécial de l’ONU dans les années 2000 pour faciliter la réconciliation nationale en Birmanie.

Il n’y a donc pas grand-chose à attendre de cette médiation et la junte birmane va continuer à jouer la montre et le pourrissement. Il est très improbable qu’une solution impliquant le retour à la légitimité démocratique soit trouvé lors du sommet annuel de l’Asean qui se tiendra en novembre prochain à Bandar Seri Begawan, la capitale du sultanat de Brunei. Et comme ce dernier transmettra alors la présidence de l’association au Cambodge pour l’année 2022, les perspectives ne sont pas beaucoup plus favorables dans un avenir proche. On ne peut en effet guère s’attendre à ce que le régime dictatorial et corrompu de Hun Sen, totalement sous la coupe de la Chine, se préoccupe beaucoup de la démocratie en Birmanie.

Le dogme de la stabilité

Ce fiasco fait d’impuissance et de complicité dans lequel l’Asean est en train de perdre le peu de crédibilité qui lui restait (sans parler de la manière dont elle se déshonore dans cette affaire) n’est guère surprenant. Les membres de cette association sont en fait représentatifs de régimes politiques très différents mais en majorité non démocratiques et la règle du consensus préalable à toute décision la rend stérile. Comment, en effet, concilier les points de vue de deux pays considérés comme des démocraties, l’Indonésie et la Malaisie (même si elles restent imparfaites et montrent des signes de stagnation voire de régression ces derniers temps), avec ceux d’un régime hybride autoritaire comme Singapour ou de véritables dictatures aux mains d’une junte militaire comme la Thaïlande, d’un parti communiste unique et totalitaire comme le Vietnam et le Laos, d’un homme fort vénal et inamovible comme le Cambodge ou d’un populiste brutal comme les Philippines, sans parler du monarque absolu aux sympathies islamistes qui règne sur le sultanat de Brunei ?

La plupart des pays membres de l’Asean se moquent comme d’une guigne de la démocratie et de la situation des droits de l’homme en Birmanie et ailleurs. Leur seul intérêt est la stabilité politique régionale, garante de croissance économique, et le fait que cela passe par l’imposition d’un régime militaire brutal et sanguinaire ne leur pose guère d’états d’âme. Ils partagent d’ailleurs cette position avec la Chine qui domine la région et n’est motivée que par ses intérêts économiques et stratégiques.

L’Indonésie, devenue depuis 1998 le membre le plus démocratique de l’Asean, est donc bien seule à pousser pour une solution négociée. Mais elle fait actuellement face à une seconde vague de Covid dévastatrice, étant de loin le pays le plus infecté dans la région par la pandémie, son économie est durement affectée et elle a d’autres soucis plus importants sur le plan domestique.

De plus, elle peut difficilement donner des leçons à ses voisins en termes de respect des droits de l’homme vu la situation de répression qui règne dans ses deux provinces séparatistes à majorité mélanésienne de Papua. Quant aux deux autres pays favorables à une négociation qui permettrait le retour de la démocratie à Rangoon, la Malaisie est affaiblie par une crise gouvernementale durable qui mobilise l’essentiel de son énergie et Singapour a certes un poids économique non négligeable mais est un nain politique.

De plus, le principe de non-ingérence à la base de l’association paralyse son action. Il ne faut donc pas espérer l’adoption de la seule solution qui aboutirait à un règlement de la crise birmane : la reconnaissance du gouvernement provisoire d’opposition à la junte et la mise de la Birmanie au ban de l’Asean et de la communauté internationale tant que les militaires n’auront pas quitté le pouvoir.

Par Jean-Luc Maurer – The Conversation – 25 août 2021

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