Vicha Mahakun : « La Thaïlande a besoin de réformes profondes »
Nous avons relayé hier l’appel du groupe « Academics for Society », à moins d’un mois des élections législatives en Thaïlande. Vicha Mahakun, Doyen de la faculté de droit de l’université Rangsit, et président de ce collectif s’explique aujourd’hui en exclusivité dans lepetitjournal.com.
Pourquoi avoir créé le collectif « Academics for Society » ? Que représente-t-il ?
Vicha Mahakun : La création de ce collectif s’inscrit dans un contexte politique extrêmement sensible, à l’approche d’élections décisives pour l’avenir du pays. La Thaïlande traverse aujourd’hui de profondes crises économique, sociale et politique, auxquelles s’ajoutent des tensions diplomatiques avec plusieurs pays voisins. Face à cette situation préoccupante, nous avons estimé, en tant qu’universitaires, que nous ne pouvions pas rester silencieux.
Notre rôle ne se limite pas à l’enseignement ou à la recherche, nous avons aussi une responsabilité citoyenne. « Academics for Society » est né de cette volonté d’alerter la population et de fournir aux électeurs des clés de compréhension claires et fiables. Nous voulons qu’ils sachent précisément ce qui est en jeu lors de ces élections, car élire des candidats corrompus ou des partis aux pratiques douteuses exposerait la Thaïlande à des crises encore plus graves.
Qui compose ce collectif et depuis quand existe-t-il ?
Le collectif réunit aujourd’hui près d’une centaine de membres, issus majoritairement du monde universitaire : chercheurs, enseignants, intellectuels engagés. Il s’agit d’un mouvement relativement récent, qui ne possède ni structure institutionnelle lourde ni ancienneté particulière. Sa création a été rapide, presque spontanée, en réponse à l’urgence de la situation politique.
Nous avons fait le choix de rester un groupe à taille humaine, car nous pensons qu’un collectif trop large perd en efficacité. Des débats interminables ralentissent l’action. Notre objectif est d’être réactifs, de pouvoir prendre des décisions rapidement et surtout d’aller directement à la rencontre des citoyens, dans toutes les régions du pays, y compris les zones rurales souvent oubliées.
Il faut se méfier des promesses irréalistes
Quel est votre message principal à destination des électeurs ?
Nous appelons les citoyens à faire preuve d’une extrême vigilance au moment de voter. Il est essentiel de ne pas céder à l’achat de voix, aux pressions locales ou à l’influence de politiciens corrompus. Le vote ne doit jamais être échangé contre de l’argent ou des avantages personnels à court terme. Nous invitons les électeurs à réfléchir à l’avenir du pays, à l’impact réel de leur choix sur la société thaïlandaise dans son ensemble. Il faut se méfier des promesses irréalistes et des discours populistes qui masquent souvent des intérêts privés ou illégitimes.
Comment lutter contre l’influence de la corruption dans le pays ?
L’État doit faire preuve de fermeté et utiliser pleinement les pouvoirs dont il dispose pour démanteler ces réseaux criminels. Il est impératif d’empêcher leur infiltration dans l’économie nationale et dans les institutions. Cela nécessite une volonté politique forte, une coopération entre les autorités et une action sans compromis. Sans cette détermination, les efforts de réforme resteront insuffisants et les mêmes dérives continueront de fragiliser le pays.
Nous essayons d’apporter des analyses fondées sur des faits
Quel rôle les universitaires peuvent-ils jouer dans le débat politique et social en Thaïlande ?
Les universitaires ont un rôle essentiel à jouer dans l’espace public. Nous essayons d’apporter des analyses fondées sur des faits, des données et une réflexion de long terme. Notre objectif est d’élever le niveau du débat, d’introduire des idées nouvelles et de proposer des pistes de réformes concrètes. Lorsque les partis politiques nous sollicitent, nous acceptons le dialogue, sans pour autant nous aligner sur leurs positions. Nous intervenons également dans les universités, lors de conférences publiques et dans les médias, afin de sensibiliser la population et de stimuler une réflexion collective sur l’avenir du pays.
En quoi votre mouvement se distingue-t-il des partis politiques ou des groupes de pression ?
Contrairement aux partis politiques, nous ne cherchons pas à conquérir le pouvoir ni à obtenir des postes institutionnels. La grande majorité de nos membres n’est affiliée à aucun parti. Nous ne défendons pas des intérêts particuliers, économiques ou idéologiques. Notre ambition est avant tout de défendre l’intérêt général et de contribuer aux réformes indispensables pour sortir la Thaïlande de l’impasse actuelle. Nous nous positionnons comme une force de réflexion et de vigilance, indépendante des jeux de pouvoir traditionnels.
La réforme politique est, selon nous, la plus urgente
Vous parlez de « réformes structurelles profondes ». Qu’est-ce qui ne fonctionne plus aujourd’hui ?
De nombreuses institutions concentrent aujourd’hui un pouvoir excessif, en particulier la police et certaines autorités administratives. Ce déséquilibre fragilise l’État de droit et pénalise avant tout les populations rurales et les classes populaires, qui subissent des abus sans véritable recours.
Par ailleurs, les liens étroits entre responsables politiques, grandes entreprises et intérêts économiques privés compromettent la justice sociale et l’égalité des chances. Ce système favorise une minorité au détriment de l’ensemble de la population.
Vous évoquez trois priorités : l’économie, la justice et la politique. Laquelle est la plus urgente ?
La réforme politique est, selon nous, la plus urgente. Sans un système politique sain, transparent et démocratique, aucune réforme économique ou judiciaire ne peut réellement aboutir.
Aujourd’hui, l’économie est trop souvent contrôlée par des réseaux d’escroquerie et de corruption, parfois liés à des acteurs étrangers. Tant que ces pratiques ne seront pas stoppées à la racine par des réformes politiques solides, le pays restera vulnérable.
Par Célia Sennegon – Lepetitjournal.com – 15 janvier 2026
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