Birmanie cinq ans après le coup d’État : la représentante en France du gouvernement d’unité nationale en exil témoigne
Le gouvernement d’unité national birman en exil (NUG en anglais) a organisé le 4 février à Paris, dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, une conférence de presse sur « le Myanmar, cinq ans après le coup d’État. » La représentante du NUG en France commente pour Asialyst le contexte de cette conférence de presse, quelques jours après l’élection législative truquée organisée par la junte militaire.
Entretien avec Nan Su Mon Aung
Nan Su Mon Aung est née en 1989 dans l’État Karen et appartient aux ethnies Karen et Pa’O. En 2012, elle a obtenu un Master of Science en zoologie à l’Université Hpa-An avant d’obtenir en 2018 un Master en sciences de l’environnement à l’Université de la Sorbonne en France.
Elle a créé en 2017 une page Facebook, puis en 2019 un site web appelé « International Scholarships for Myanmar Students, » qui vise à fournir aux étudiants birmans des informations gratuites et à jour sur les bourses et subventions disponibles, ainsi que des conseils pédagogiques. Elle travaille actuellement comme enseignante à temps partiel à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris, France (INALCO).
Bien qu’elle n’ait aucun passé politique, elle a toujours été une fervente défenseure de la démocratie au Myanmar, comme condition pour la paix et le développement du pays.
Elle participe donc activement depuis le coup d’État du 1er février 2021 en tant que membre de l’organisation Communauté birmane en France pour contribuer au succès de la Révolution du Printemps, car elle estime que le peuple birman à l’étranger a le devoir d’utiliser sa liberté pour aider ceux qui en ont été privés par le régime militaire du Myanmar.
Votre conférence de presse dans l’enceinte de l’Assemblée nationale française a-t-elle, selon vous, eu la portée et l’attention qu’elle méritait ? Considérez-vous que l’opinion publique française soit suffisamment « informée » sur la situation de votre pays ?
Nan Su Mon Aung : Cette rencontre revêtait une portée symbolique et politique importante, rappelant que la situation au Myanmar demeure marquée par un conflit opposant la junte militaire à la population, avec des conséquences humanitaires et régionales significatives. Elle a permis un dialogue direct avec des responsables politiques, des médias et des acteurs de la société civile française, et les Birmanes et les Birmans, au Myanmar comme au sein de la diaspora, ont exprimé leur reconnaissance de ne pas être oubliés
À ce titre, nous saluons le travail des journalistes français qui contribuent à informer régulièrement sur la situation en Birmanie. Néanmoins, l’opinion publique française demeure globalement distante, en raison de l’éloignement géographique et d’un environnement médiatique saturé. La junte s’efforce de présenter la situation sous un angle de normalisation institutionnelle ; notre responsabilité est de maintenir une information factuelle, rigoureuse et continue sur la réalité vécue par la population.
Voilà un interminable quinquennat que la junte militaire birmane a perpétré son dernier coup d’État en date et qu’un contexte de guerre civile meurtrit au quotidien la population ; dans quel état de « résilience » ou de fatigue se trouve la population ?
La population du Myanmar fait preuve d’une résilience exceptionnelle, fondée sur l’entraide communautaire, l’engagement des jeunes générations, et une détermination profonde à ne pas revenir sous la dictature militaire. Cette résilience n’est pas idéologique : elle est ancrée dans une expérience collective de la violence et de l’injustice.
Mais cette résilience a un coût humain immense. Après cinq années de bombardements, de déplacements forcés, d’arrestations arbitraires et de destruction des moyens de subsistance – marquées par plus de 4 750 frappes aériennes et 500 massacres ayant causé la mort d’au moins 5 000 personnes – la fatigue est réelle. Elle ne traduit pas un renoncement politique, mais l’épuisement d’une population soumise à une violence prolongée. La poursuite et l’extension de l’état d’urgence et de la loi martiale illustrent le fait que la junte ne gouverne pas par consentement, mais par la coercition.
À l’issue de ce scrutin législatif aux contours pour le moins contestables, la junte et son parti-proxy l’USDP annoncent avoir remporté 739 sièges sur 1 025 (87,8 % des sièges en jeu à la Chambre basse ; 70 % des sièges à la Chambre haute), et présentent un taux de participation supérieur à 50% des individus inscrits sur les listes électorales. Que vous inspire à la fois ces résultats, et la réaction (variable selon les capitales) du concert des nations ?
Les résultats annoncés par la junte et son parti-proxy, l’USDP, ne sont ni crédibles ni surprenants. Ils s’inscrivent dans un processus électoral entièrement manipulé, excluant toute concurrence politique réelle, dans un contexte de répression généralisée, de partis d’opposition dissous, et de milliers de prisonniers politiques toujours détenus.
Ces chiffres visent à fabriquer une apparence de légitimité, alors que le scrutin n’a concerné qu’une fraction du territoire national et a, de fait, exclu des millions de citoyens. Malgré des condamnations largement majoritaires, la réaction de la communauté internationale demeure inégale. La junte ne recherche pas une reconnaissance explicite, mais une tolérance passive, alimentant la poursuite de la violence.
Si Min Aung Hlaing a affirmé ne pas se soucier de l’approbation internationale, déclarant que « le vote du peuple est la seule reconnaissance dont nous avons besoin, » les révélations de l’envoyé spécial chinois – indiquant que ce scrutin résulterait d’un accord entre le président Xi Jinping et le chef de la junte – confirment que ce processus ne reflète en aucun cas la volonté du peuple du Myanmar.
Fin janvier le régime militaire prolongeait l’état d’urgence et la loi martiale pour 90 jours dans 63 circonscriptions d’une dizaine d’États (Kachin, Chin, Shan, Arakan, Kayah, Kayin) et régions (Sagaing, Magway, Mandalay), puis annonçait, le 3 février, la création d’un Conseil consultatif de l’Union composé de cinq membres, doté d’un large mandat lui conférant l’autorité suprême sur les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Comment interprétez-vous ces deux initiatives complémentaires ?
Ces mesures sont complémentaires et relèvent d’une même logique : la junte n’organise pas une transition, elle organise sa survie. L’extension de l’état d’urgence et de la loi martiale permet de maintenir un cadre juridique dérogatoire, offrant à l’armée des instruments renforcés de contrôle, de répression et d’administration des territoires contestés.
La création du Conseil consultatif de l’Union s’inscrit dans cette continuité et contribue à une centralisation durable du pouvoir au sommet de l’État, en confiant à un organe non élu un rôle déterminant sur les questions de sécurité et sur le processus décisionnel national. Le Conseil est institué par le président de l’État, qui nomme au moins cinq membres et en fixe les missions et le fonctionnement. Ce dispositif permet, de facto, de maintenir la prééminence de l’armée sous une architecture institutionnelle présentée comme civile, indépendamment de l’issue formelle du processus politique en cours.
Le chef de la junte – le général Min Aung Hlaing – semble briguer la présidence de ce Conseil consultatif de l’Union, une position qui lui offrirait notamment un pouvoir total, sans avoir à céder le commandement de l’armée…
Le fait que Min Aung Hlaing puisse envisager de présider ce Conseil tout en conservant le commandement de l’armée éclaire l’objectif politique central du régime : cumuler l’autorité politique suprême et le contrôle militaire effectif, en l’absence de tout contre-pouvoir civil réel. Pour le NUG, cette configuration confirme que la junte ne cherche ni compromis politique ni sortie de crise inclusive, mais vise à pérenniser un système où le pouvoir demeure concentré autour d’un seul acteur.
Avec le recul de ces cinq éreintantes années écoulées, comment jugez-vous le positionnement des grandes démocraties occidentales vis-à-vis de la junte, et leur « action » ou quasi-inaction en soutien d’un retour de la démocratie en Birmanie ?
Malgré des condamnations, des sanctions et une aide humanitaire, la réponse internationale n’a pas été à la hauteur de la gravité de la crise ni de l’ampleur des crimes commis. Le NUG observe une approche marquée par la prudence et l’attentisme, alors même que la junte se militarise et poursuit ses attaques contre les civils, avec le soutien d’États autoritaires alliés, comme l’illustre la signature d’un pacte de coopération militaire de cinq ans avec la Russie, qui accroît sa capacité à prolonger le conflit.
Cette attitude contraste avec d’autres situations. Au Venezuela, certaines puissances, au premier rang desquelles les États-Unis, ont envisagé ou soutenu des options coercitives directes à l’encontre du régime de Nicolás Maduro, y compris des actions ciblant personnellement le chef de l’État. S’agissant de l’Iran, des frappes militaires ciblées ont été conduites en réponse à des menaces perçues pour la sécurité régionale.
Il convient enfin de le souligner clairement : il n’existe aucune aide militaire internationale en soutien à la résistance démocratique au Myanmar. Dans ce contexte, notre action principale demeure la mobilisation de soutiens financiers afin de poursuivre les efforts de la révolution sur le terrain.
À titre personnel, le désintérêt du monde extérieur pour le sort d’Aung San Suu Kyi, emprisonnée depuis février 2021 par le régime militaire dans des conditions intolérables, me désole profondément. Comment selon-vous expliquer ce manque presque total d’implication des capitales occidentales sur cette problématique ?
Le NUG partage profondément l’émotion et l’inquiétude suscitées par le sort de Daw Aung San Suu Kyi. Son emprisonnement, dans des conditions opaques et préoccupantes pour sa santé, notamment des complications cardiaques évoquées par son fils, est emblématique de l’effondrement de l’État de droit au Myanmar. Dans le même temps, la junte affirme périodiquement qu’elle serait « en bonne santé, » sans qu’aucune preuve indépendante ne puisse le confirmer, dans un contexte d’isolement strict et de détention au secret.
Malgré l’appel lancé par le président Macron il y a quelques mois, l’absence de pression internationale constante s’explique en partie par une forme de résignation, certains acteurs considérant le dossier comme « bloqué. » Le sort de Daw Aung San Suu Kyi, otage de la junte, demeure pourtant indissociable de celui de l’ensemble des prisonniers politiques, et son effacement progressif du débat international envoie un signal dangereux d’impunité.
Que vous inspire à cette heure la procédure en cours devant la Cour de Justice Internationale de La Haye, et notamment l’argumentaire de « défense » avancé mi-janvier par un représentant du régime militaire ?
Le NUG considère la procédure en cours devant la CIJ comme fondamentale, tant sur le plan juridique que politique. Elle rappelle que les crimes les plus graves ne peuvent être effacés par des élections factices ou des réformes institutionnelles de façade.
L’argumentaire présenté par la junte, fondé sur le déni et la requalification des crimes en opérations de « contre-terrorisme, » s’inscrit dans une stratégie classique d’impunité. Mais le point central demeure : la junte n’a aucune légitimité démocratique pour représenter le Myanmar devant les juridictions internationales. Le NUG continuera de soutenir toutes les voies de justice, qu’elles soient internationales, onusiennes ou fondées sur la compétence universelle.
Propos recueillis par Olivier Guillard – Asialyst – 12 Février 2026
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