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Cambodge : acrobates gagnants

Malgré une indiscutable croissance économique, le pays reste un des plus pauvres d’Asie – un tiers de ses 15 millions d’habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Et le système éducatif manque de moyens. Depuis 1994, l’association Phare Ponleu Selpak, cofondée par une Française, fournit une éducation artistique à quelque 1 000 enfants par an. Ils réussissent tous ensuite à en vivre. Une performance à la hauteur des enthousiasmes.

Jongler, dessiner, danser, s’exprimer et se laisser enfin rêver. Voilà vingt-six ans que l’ONG Phare Ponleu Selpak aide les jeunes Cambodgiens défavorisés en leur donnant accès à une éducation complète et à une pratique artistique. « Changer les vies par l’art », comme l’affiche l’association sur son site Internet. L’initiative démarre en 1986, sept ans après la fin de la sanglante dictature des Khmers rouges. Entre 1975 et 1979, l’armée de Pol Pot a torturé et massacré environ un quart de la population, soit deux millions de Cambodgiens. Peintres, écrivains, scientifiques et intellectuels en premier. Des millions d’autres Khmers plongent alors dans une pauvreté extrême, dont la plupart peinent encore à se sortir.

Cette année 1986 donc, Véronique Decrop, une travailleuse humanitaire française, se rend dans le plus grand camp de réfugiés du pays situé à la frontière Thaïlandaise, Site 2. Deux cent mille Khmers y ont trouvé refuge. Parmi eux, 380 enfants, en majorité orphelins. Ils errent dans les allées, ne sachant comment s’occuper. Alors Véronique repense à ses cours d’étudiante aux Beaux-Arts à Paris. Elle improvise pour les jeunes des leçons de dessin. Khuon Det fait partie de ses élèves. Il a intégré Site 2 à 12 ans, après avoir vagabondé dans cinq autres centres. Il se souvient : « Ailleurs, on suivait la formation militaire qui nous apprenait la discipline, les arts martiaux, la gymnastique. J’étais seul, ça m’aidait à me protéger des autres. Mais nous n’avions aucune activité pour nous faire plaisir. Alors, quand Véronique a instauré ces cours, on était très heureux d’y participer ! » La plupart se ruent avec joie aux leçons ; une poignée se méfie des étrangers. Certains passent juste dire bonjour quand d’autres restent debout au fond de la classe, à regarder, histoire d’occuper la journée. Petit à petit, un groupe d’apprentis dessinateurs se forme. Véronique : « L’idée d’ouvrir un cours de dessin en choquait certains à l’époque. Le principal mal dont souffraient les réfugiés était la perte de confiance : en la vie, en l’autre et en soi. En avançant intuitivement plus qu’intellectuellement, j’ai mis au centre de ma relation avec mes élèves la confiance à rebâtir. Je devais devenir un point d’ancrage sur lequel s’appuyer. »

Dans mes dessins revenaient souvent la guerre, les bombes, les fusils, les morts….

En un an, ces artistes en herbe manient le crayon avec une facilité étonnante. Le dessin devient un exutoire, un outil de reconstruction. « Certains se sont métamorphosés : ravagés par leur douloureuse expérience de vie à leur arrivée, je les ai vus se recomposer, se redresser et sortir triomphants des forces de la mort qui les entraînaient vers le fond », raconte-t-elle. A l’époque, Khuon Det n’est pas le plus habile, mais il prend du plaisir à retranscrire ce qu’il ressent sur le papier. « Dessinez ce que vous voyez ! » leur répète Véronique. Avec le recul, Det observe sa propre évolution : « Dans mes dessins revenaient souvent la guerre, les bombes, les fusils, les morts… Des gens traversant la rue pour en tuer d’autres. Le sang coulait, les enfants pleuraient… Cela restait dans ma tête. Grâce au dessin, j’ai trouvé un apaisement. » Véronique monte alors l’association Phare, Patrimoine humain et artistique des réfugiés et de leurs enfants. Six ans plus tard, Site 2 ferme mais l’initiative perdure. Aux côtés de neuf de ses élèves devenus adolescents, Véronique ouvre non sans mal une école à Battambang. Ils la baptisent Phare Ponleu Selpak, « La lumière des arts » en khmer. Det, Srey, Thor, Lao, Bandaul et quatre autres de leurs amis veulent désormais partager avec les jeunes défavorisés des communautés alentour ce que Véronique leur a transmis.

Det, qui dirige aujourd’hui l’école des arts de la scène, se souvient : « L’art a changé ma vie et m’a aidé à croire en un avenir meilleur. Tous les enfants méritent ça ! L’art est l’âme d’une nation. Avec la guerre civile et la période des Khmers rouges, beaucoup d’artistes ont été tués… Sans art, il n’y a pas de nation. L’art donne une identité, vous fait comprendre où vous êtes et qui vous êtes. »

Un quart de siècle plus tard, tout le monde au Cambodge connaît Phare. L’école jouit même d’une reconnaissance dans le monde entier. Chaque année, plus de 1 000 enfants animent ce campus de 1 200 hectares. Au départ, il n’y avait qu’une tente en bambou. A présent, on est accueilli par un imposant bâtiment traditionnel en bois, décoré d’une divinité peinte par le street artist Fin Dac. C’est la salle d’entraînement des circassiens. Au sol, des tapis par dizaines pour amortir les chutes de ces jeunes acrobates. Le campus comporte aussi plusieurs salles de classe. Les petits y apprennent à lire et à écrire. Les aînés suivent des cours classiques : mathématiques, anglais, histoire. Au dernier étage, des jeunes filles et quelques garçons répètent les bases de la danse apsara. Les mains ondulent lentement au son de la musique khmère. C’est hypnotisant.

On se laisse guider vers la nouvelle salle de musique par le doux son du tro, sorte de luth à deux cordes. Ici, on découvre la guitare ou le piano, mais surtout les instruments traditionnels. L’école initie les jeunes à la culture locale en priorité. A quelques pas, une autre bâtisse en bois sert aux expositions. Chaque année, les professeurs sélectionnent les plus beaux travaux, tous niveaux confondus. A l’entrée, quelques élèves peignent un gros chat coloré sur un mur de la cafétéria. L’expression y est libre.

En plus de l’enseignement global, les enfants choisissent une pratique artistique

La maternelle s’ouvre sur des haies multicolores. Les sourires et les « hello » fusent. Les enfants entrent à l’école à partir de 6 ans et partent à leur majorité. En plus de l’enseignement global, ils choisissent une pratique artistique. Cirque, théâtre, danse, musique, design, animation… Chacun compose son emploi du temps en fonction de ses envies et de ses possibilités. Phare s’adapte à la situation de chaque écolier. Certains enfants doivent aider leur mère dans les champs ou épauler leur père à la pêche. Ce n’est pas interdit mais contrôlé. Personne n’échappe au suivi médical et psychologique. En échangeant régulièrement avec les jeunes et leurs familles, l’école veille sur ses élèves. Cela réduit l’isolement, la violence domestique et le travail forcé dans ces foyers défavorisés. Le directeur de l’établissement n’oublie pas d’où il vient : « L’essentiel, c’est d’aider ces gosses en difficulté. C’était ma vie avant. Je sais de quoi ils ont besoin. Moi, j’étais seul, personne ne s’occupait de moi. Il faut rester proches d’eux, les écouter, leur donner confiance pour qu’ils aient envie de travailler, de s’en sortir. »

Sur le campus, ces apprentis artistes chérissent un lieu plus que les autres. Là où le temps semble suspendu : le chapiteau. Chaque semaine, l’école organise des spectacles de cirque, de musique et de danse conçus par les élèves. Ce soir-là, des danseurs s’affrontent sur la scène dans un battle de hip-hop. L’énergie est communicative. Et les sourires vont jusqu’aux oreilles. C’est au tour de Nem Mann, un circassien professionnel. Il multiplie les figures parfaitement maîtrisées. Il tend sa main à un petit bonhomme d’à peine 1,20 mètre pour lui faire un check. Ce dernier se jette au coeur du cercle des danseurs. Dans sa combinaison rouge, il enchaîne une ligne de saltos avant et arrière. Bluffant. Comme lui, ils sont nombreux à assister aux représentations. L’occasion d’échapper aux conditions difficiles du foyer familial. Dans les tribunes, le public réagit, manifeste, applaudit, hurle d’admiration. Il y a quelques touristes étrangers de passage qui ont réservé leur place à 14 dollars. L’auditoire se compose aussi de locaux des villages alentours. Ils paient un tarif préférentiel de 5 dollars. Mais il y a surtout des amis et des proches des élèves qui assistent au show gratuitement. Les oncles, les tantes, les parents, les enfants… Généralement, la famille se déplace en masse pour encourager son poulain. Dans un pays où la culture artistique a été détruite durant des années d’oppression, renouer avec une performance en public est gratifiant. A Phare Ponleu Selpak, les élèves retrouvent leur fierté cambodgienne.

Laminée par les Khmers rouges, la culture artistique renaît

Une fois diplômés, ils sont aiguillés par l’association dans leur choix de carrière. Ils se destinent aux métiers de danseur, musicien, designer, professeur d’art. Beaucoup font briller l’image de leur école sur le territoire. A l’instar de Channy Chhoeun, qui gère désormais sa galerie d’art à Siem Reap : « Je suis persuadé que l’art peut changer les personnes. Il peut changer une nation, voire le monde entier ! » De nombreux diplômés débutent avec Phare, the Cambodian Circus, le cirque partenaire situé à Siem Reap. A l’image de Kong Viban, un acrobate de 25 ans. Ce soir-là, ce jeune homme à la tête à moitié rasée joue dans « White Gold », un spectacle célébrant l’importance du riz au Cambodge. Il a intégré l’école à 11 ans… « Car c’était près de la maison. » Un an plus tard, il rejoint la section cirque. Face aux spectateurs de Siem Reap, il a l’attitude, le sourire, sans parler de la technique. D’une agilité éblouissante, il virevolte au-dessus de ses compagnons de scène. En intégrant cette troupe, il a pu sortir sa famille de la galère. « Depuis que je travaille ici, ma situation financière est stable, confie-t-il. Je ramène de l’argent à mes parents, ce qui permet à mes frères et soeurs d’aller à l’école. »

La période des Khmers rouges reste un trauma pour ses parents. « Ma maman me rappelle parfois que nos conditions de vie sont tellement meilleures que pendant la guerre. Ils vivaient dans la terreur et la peur de ne pas savoir où dormir, la peur de ne pas avoir à manger. Il y avait de la tristesse, de la violence et surtout aucune liberté. » Viban est le cadet d’une famille de quatre enfants. Son petit frère aussi étudie à l’école de Battambang pour épauler la famille. « Nous avons des facilités pour le cirque et nous pouvons aujourd’hui aider nos proches à tour de rôle. Même si elle s’est améliorée, notre situation reste difficile. Mon papa est malade et ma maman vend de la nourriture directement à la maison. Nous sommes pauvres. Nous vivons à six dans un petit logement qui est inondé pendant la saison des pluies. Nous n’avons pas de chambre à coucher. Ma maman dort dehors. » Il avoue aussi avec tendresse la fierté de ses parents quand ils vont le voir sur scène. S’il s’exerce sans relâche, c’est pour « un jour leur construire une vraie maison ».

En travaillant pour le cirque de Siem Reap, Kong Viban et les autres disposent de conditions de travail inespérées : salle des costumes, espaces de massage, de maquillage, vestiaires.Ils bénéficient même d’un hébergement pour les semaines de résidence. On leur impose aussi un suivi médical. De quoi rassurer les parents de Viban, qui s’inquiètent de cette pratique acrobatique parfois risquée. « Ils sont heureux mais ont quand même peur. Ils me rappellent souvent de faire attention et de prendre soin de mon corps », admet-il. Tous les artistes perçoivent un cachet à chaque représentation. Avant l’épidémie du Covid-19, ils touchaient 450 dollars par mois, soit environ trois fois le salaire moyen du pays. Depuis l’arrêt des spectacles en avril, Phare leur verse 200 dollars. Comme Viban, ils donnent l’argent à leur famille.

Des shows à guichets fermés devant 4000 spectateurs

Chaque soir à 20 heures, la billetterie de Siem Reap affiche complet. Les 4 000 places se vendent comme des petits pains. Les prix vont de 18 dollars pour les sièges du haut à 35 dollars pour les places au plus près des artistes, 70 % de ces ressources atterrissent dans les caisses de l’école de Battambang. La petite dizaine d’artistes employés assure six spectacles différents chaque année. Ils se fréquentent depuis l’enfance et c’est ce qui crée une fluidité dans les rapports. Les musiciens aussi ont été formés à Battambang. Une grande famille rayonnant d’une ambiance joyeuse. Sous le regard avisé du coach Sophal, les circassiens répètent les derniers mouvements avant la représentation. Les regards sont complices. Ça rigole, ça se charrie mais ça travaille dur. Dans les loges, les plus expérimentés épaulent les plus jeunes. Et inversement. Les uns se conseillent sur le maquillage, d’autres sur la coiffure.

Certains restent à Siem Reap des années, d’autres quelques mois. Ils voguent en fonction des opportunités et de leurs envies. Parfois pour intégrer une nouvelle compagnie ou évoluer en tant qu’entraîneur. Quelques-uns montent même leur propre spectacle. Malgré le succès, ils gardent la tête sur les épaules. Houn Sopheak le premier : « Je suis très heureux, mais je sais que cela ne durera pas toute une vie. Je dois me constituer une réserve pour le futur, au cas où. » Une maturité qui ne les empêche pas de rêver. Oun Sreynuth, 22 ans, fait partie des danseuses de la troupe. Elle sait précisément pourquoi elle s’entraîne tous les jours : « Mon rêve est de devenir une artiste connue. Où que j’aille, les gens me reconnaîtront et aimeront mon travail. »

Ces prodiges de la scène ne quittent jamais vraiment Phare. Ils aiment revenir à Battambang pour transmettre aux plus jeunes ce qu’ils ont appris sur le terrain. Il n’est pas rare d’y croiser des visages que l’on a aperçus sur scène à Siem Reap. Ici, la transmission et le partage font toute la différence. « Nous avons appris à de nombreux jeunes gens à être artistes et ils vont à leur tour enseigner ces acquis à d’autres jeunes, et c’est comme ça que l’art pourra se développer au Cambodge », assure Khuon Det, le cofondateur. Même son de cloche pour celle qui lui a donné le goût de l’art. Neuf ans après l’avoir quitté, Véronique Decrop a visité le campus. Elle raconte : « Quand je suis revenue, le centre était devenu comme un grand coeur qui bat, attirant à lui les espoirs et les énergies, et rayonnant sur le quartier et bien au-delà, à l’international. L’espoir avait tenu ses promesses, mes élèves étaient des semeurs comme je l’avais été auprès d’eux. » Transmettre un savoir avec passion afin d’enclencher à son tour de nouvelles vocations. Une grande école d’humanité, et de solidarité.

Par Chloé Joudrier – Paris-Match – 9 Septembre 2020

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