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En Thaïlande, le rap électrise la contestation de la jeunesse

Facile à produire et à diffuser, le hip hop aux textes hostiles au pouvoir connaît un succès grandissant en Asie du Sud-Est, malgré les tentatives de censures des autorités.

C’est devenu la bande-son des mouvements étudiants, à Bangkok et partout dans le pays. Dès que la nuit tombe, que les manifestants ont besoin d’une petite dose de remotivation pour affronter la pluie incessante et les menaces de la police, le beat lancinant du morceau «Prathet Ku Mee» («Il est comme ça, mon pays») retentit sur les haut-parleurs. Sorti il y a déjà deux ans, ce rap syncopé qui s’en prend violemment aux élites avait fait scandale dès sa première diffusion sur YouTube, et rassemblé près de 20 millions de vues les premières semaines.

Impunité des puissants, qui «prêchent la morale avec un taux de criminalité plus haut que la tour Eiffel», corruption des officiels qui «dégustent des impôts pour le dessert» et ingérence des militaires qui «effacent les lois avec leurs bottes»… La chanson préfigurait déjà tous les thèmes au cœur du mouvement qui rassemble des dizaines de milliers de personnes dans les rues tous les jours. En noir et blanc, le clip se déroulait sur un fond d’images qui évoquaient la scène du massacre d’un précédent mouvement étudiant en octobre 1976 à l’université de Thammasat par la police. 

«Un sentiment d’injustice enfin formulé»

La force de l’œuvre n’avait d’ailleurs pas échappé au pouvoir thaïlandais. «Tous ceux qui montrent qu’ils sont d’accord avec ce texte devront accepter leur responsabilité pour ce qu’il se passera dans notre pays par la suite», avait déclaré, dans un élan visionnaire, le Premier ministre Prayuth Chan Ocha. Les plus mélomanes chez les officiels s’étaient même essayés à lancer leur propre titre de rap, «Thailand 4.0» à la gloire du statu quo. Echec cuisant, bien sûr. 

Les auteurs, un collectif d’une dizaine d’artistes, sont régulièrement invités d’honneur à la tribune des protestataires. Ils admettent que leur morceau a joué un rôle fédérateur important : «Notre chanson parle à beaucoup de gens, exprime tout haut leurs sentiments cachés», estime le rappeur Dechathorn Bamrungmuang, 30 ans, arrêté au mois de juillet, puis relâché sous caution, qui risque aujourd’hui jusqu’à sept ans de prison pour sédition. «Au bout d’un moment cela crée une unité entre les gens, un même sentiment d’injustice enfin formulé, qui permet d’agir.»

Le rap et la culture hip hop voient depuis quelques années leur public grandir, non seulement en Thaïlande mais dans toute l’Asie du Sud-Est, récupérant un peu du rôle de contestation politique jusque-là endossé par des musiques traditionnelles types Mor lam, un art déclamé sur fond d’instrument à cordes. L’aspect très rural de ces traditions, le temps nécessaire à la maîtrise des instruments et la difficulté à les transporter ne correspondant plus aux modes de vie des jeunes migrants, le rap et sa facilité de production dans un coin de dortoir à l’aide d’un ordinateur a pris le relais. En 2015, le rappeur vietnamien Nah, déjà célèbre, profitait d’un séjour prolongé aux Etats-Unis pour sortir le pamphlet «F…ck Communism», qui devint viral en quelques jours. Aux Philippines, le remarqué Kolatéral, un album sorti l’année dernière sous la plume du collectif Sandata, utilisait des sons tirés d’interviews de familles de victimes de la guerre contre la drogue du président Rodrigo Duterte. 

Prudence des majors

Cet engouement n’a pas non plus échappé aux grandes maisons de production. En septembre 2019, le label «Def Jam recordings» d’Universal Music (Jay Z, Rihanna, etc.) a lancé une branche Asie du Sud Est et signé une dizaine d’artistes renommés en Thaïlande, en Indonésie et en Malaisie. La soirée de lancement organisée à Singapour a rassemblé la fine fleur de l’establishment hip hop dans la région, des artistes au succès commercial déjà établi. Prudent, le label se garde pour l’instant de signer des artistes trop politiques, comme le Malaisien Mee Weng Chee, harcelé par la police à cause de titres jugés offensants pour la majorité musulmane, ou le Cambodgien Dymey Cambo, dont l’emblématique morceau «Cette Société» qui critiquait le régime autocratique de Hun Sen, a désormais disparu de la surface d’Internet. Arrêté plusieurs jours puis relâché par la police, il a déclaré vouloir désormais consacrer sa carrière à l’écriture de «chansons sentimentales pour encourager la jeunesse à s’unir et à s’aimer».

L’influence du rap dans les mouvements de contestation se note aussi dans le langage utilisé par les manifestants. La stricte hiérarchie des rapports sociaux étant inscrite au cœur de la plupart des langues asiatiques, le thaï dispose d’une grande variété de pronoms pour s’adresser les uns aux autres, chacun avec des nuances de position sociale, d’âge ou de genre. Pour la première fois dans ces manifestations, les participants utilisent, dans l’espace public, les pronoms Gu (moi, je) et Meung (toi, tu), plus égalitaires mais considérés comme malpolis et utilisés uniquement dans l’argot des jeunes urbains et les chansons hip hop. Un choix significatif de la part d’une jeunesse qui en a assez de se voir expliquer comment elle devrait parler.

Par Carol Isoux – Libération – 25 octobre 2020

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