Dette au Cambodge : le secteur bancaire sous tension
Avec une dette de 62 milliards de dollars, le système bancaire cambodgien reste solide en apparence. Mais la hausse des impayés et l’essor du crédit informel révèlent des fragilités croissantes.
Le Cambodge fait face à une dette de 62 milliards de dollars, dont les signes de fragilité commencent à apparaître. Avec plus de cinq millions d’emprunteurs et une hausse progressive des défauts de paiement, le système bancaire continue d’afficher sa solidité. Pourtant, des tensions sous-jacentes deviennent de plus en plus visibles.
Selon les dernières données du Credit Bureau Cambodia (CBC), le nombre d’emprunteurs a atteint 5,13 millions, soit une hausse de 1,78 % par rapport à fin 2024. Le volume total des prêts en cours a progressé de 5,3 %, passant de 59 milliards de dollars à environ 62 milliards.
Les femmes représentent un peu plus de la moitié des emprunteurs (52 %), illustrant l’importance du crédit dans la vie quotidienne des ménages.
Une concentration géographique et sectorielle
La majorité de cette dette est concentrée dans les provinces de Phnom Penh, Kandal et Kampong Speu, qui totalisent à elles seules 61 % de l’encours national.
À l’inverse, des provinces comme Pailin, Mondulkiri ou Kep comptent nettement moins d’emprunteurs.
Les prêts continuent de se diriger vers des secteurs traditionnels tels que le commerce de détail, l’agriculture, l’immobilier, le commerce de gros et les crédits immobiliers, reflétant à la fois les besoins des entreprises et ceux des ménages.
Des signaux d’alerte qui se multiplient
Certains indicateurs deviennent plus préoccupants. Les prêts en retard de plus de 90 jours ont atteint 6,46 %, contre 6,03 % un an auparavant.
La Banque nationale du Cambodge estime le taux brut de prêts non performants à environ 8 %. Toutefois, ce chiffre tombe à 2,9 % une fois prises en compte les provisions constituées par les banques.
Pour Oeur Sothearoath, directeur général du CBC, ces chiffres bruts ne reflètent pas toute la réalité. Les banques cambodgiennes, souligne-t-il, provisionnent rapidement les prêts à risque, ce qui leur permet d’absorber d’éventuelles pertes.
« Il est facile de se focaliser sur des chiffres alarmants, mais ce qui compte, c’est la manière dont nous les gérons, en particulier les prêts en retard de plus de 90 jours », explique-t-il.
Des tensions accrues dans certaines régions
Les difficultés sont particulièrement visibles dans les zones frontalières, où des tensions persistantes perturbent les économies locales. Les déplacements de population et les pertes de revenus compliquent le remboursement des prêts pour certains emprunteurs.
Face à cette situation, les banques ont adopté une approche plus souple, proposant des moratoires de remboursement de trois à six mois et restructurant les prêts en difficulté.
Les premiers résultats semblent encourageants : certains prêts restructurés montrent des signes de stabilisation, contribuant à atténuer les difficultés dans les communautés concernées.
L’essor préoccupant du crédit informel
Mais cette adaptation du secteur formel a un revers.
À mesure que les institutions financières deviennent plus prudentes, certains emprunteurs sont exclus du système bancaire classique. Ils se tournent alors vers des alternatives informelles : prêteurs sur gage, financements adossés à des biens immobiliers ou plateformes en ligne non régulées.
Ces solutions offrent un accès rapide à des liquidités, mais à des coûts bien plus élevés et sans protection adéquate.
Cette évolution inquiète Oeur Sothearoath, qui souligne que l’absence de données fiables sur ces circuits parallèles rend une partie importante du marché du crédit invisible — et potentiellement plus risquée.
Une dette supérieure au PIB
À l’échelle macroéconomique, la situation soulève également des interrogations. L’encours total des prêts, proche de 60 milliards de dollars, dépasse désormais le produit intérieur brut du pays, estimé entre 49 et 51 milliards.
Selon Sothearoath, cette situation reflète avant tout une forte demande de crédit dans une économie en développement, plutôt qu’un signe immédiat de crise.
Cependant, la croissance du crédit a nettement ralenti : elle est passée de rythmes annuels de 30 à 50 % avant la pandémie à une progression plus modérée de 5 à 10 % aujourd’hui, signe d’un secteur plus prudent.
Une stabilité sous surveillance
Le système bancaire cambodgien ne montre pas de signes d’effondrement, mais plutôt un ralentissement.
Les institutions financières s’appuient davantage sur des outils comme la restructuration des prêts pour gérer cette phase. À la fin de 2025, près de 400 000 comptes — représentant environ 402 millions de dollars — avaient été restructurés, soit une hausse de 9 % sur un an.
Au final, le tableau reste contrasté. Le système bancaire demeure résilient, soutenu par des mécanismes de régulation et des pratiques de prêt plus prudentes. Mais sous cette stabilité apparente, les risques évoluent, de manière progressive et parfois difficile à mesurer.
Par Teng Yalirozy – Cambodianess / Lepetitjournal.com – 2 avril 2026
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