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Quand L’élite cambodgienne ensable les lacs de Phnom Penh

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Les étendues d’eau de la capitale du royaume khmer sont remblayées et morcelées pour laisser place à des projets immobiliers de luxe qui profitent à quelques nantis alors que le reste de la population s’enlise dans la pauvreté.

Kong Khun, 25 ans, se protège de la chaleur estivale de cette fin de mois de juin sous une hutte en bambou le long du lac de Boeung Tamok, le plus grand de Phnom Penh. Malgré le ciel dégagé, Kong Khun a choisi de ne pas partir pêcher avec sa famille aujourd’hui. Inutile, selon lui.

Des camions, transportant sable, pierres et terre, défilent les uns après les autres autour de ce qui reste du lac après la mise en œuvre d’un projet de développement urbain qui, d’après Kong Khun, aurait décimé les populations de poissons.

« Les lacs qui bordent la capitale ont pratiquement tous disparu, déplore Kong Khun. C’est le dernier grand lac de Phnom Penh, et une fois qu’il aura lui aussi disparu, la ville se retrouvera totalement submergée et les gens pauvres devront aller travailler dans des usines ou sur des sites de construction, c‘est tout ce qui leur restera. »

Les lacs de la capitale cambodgienne, qui pendant longtemps ont assuré aux habitants des ressources en poissons et en agriculture marine, en plus de jouer un rôle de protection naturelle contre les inondations et de traitement des eaux usées, sont progressivement remblayés, à l’initiative de gros industriels et d’agences du gouvernement.

Kong Khun est l’une des rares personnes restantes à Boeung Tamok après l’éviction d’environ 300 familles pour faire place à de larges complexes commerciaux.

Ces familles dépendent du lac et de ses ressources depuis des générations pour vivre de leurs activités de pêche et d’aquaculture. Or l’ONG de défense des droits fonciers Sahmakum Teang Tnaut (STT) a signalé en avril 2021 que 25 d’entre elles se trouvaient gravement menacées d’expulsion immédiate et que 204 autres risquaient de subir le même sort très prochainement.

Le lac couvrait 3.239 hectares lors de sa délimitation officielle en 2016. Mais au cours des quatre dernières années, cette superficie a été revue à la baisse au moins 55 fois, et plus de 2.136 hectares de sa surface ont déjà été vendus à des propriétaires privés ou cédés à plus de douze institutions gouvernementales, selon STT.

En juin et juillet derniers, des centaines de familles de Boeung Tamok ont envoyé des pétitions aux institutions gouvernementales dans l’espoir de sauver leur habitation. Seize opposants, essentiellement des femmes, ont été par la suite convoqués au tribunal de Phnom Penh pour incitation aux troubles. Sept de ces seize personnes ont accepté de comparaître, les audiences se sont tenues en août dernier. Toutefois, les fonctionnaires de justice ont refusé de livrer les détails du verdict lorsqu’ils ont été contactés au mois de septembre.

Vitit Muntarbhorn, le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme au Cambodge, a récemment indiqué que le combat des protestants pour sauver leurs habitations autour du lac n’était pas passé inaperçu.

« J’ai pu moi-même constater la détresse des communautés déplacées à la suite de cette course acharnée pour l’appropriation des terres », a déclaré Vitit Muntarbhorn au mois d’août à la suite de sa dernière visite au Cambodge. « En particulier en vue de la privatisation de ces terres et de la transformation d’un lac de la capitale en complexe commercial, et j’ai aussi pu observer les traumatismes causés par ces déplacements et les risques additionnels d’inondation engendrés par un développement urbain effréné. »

« Ils ont l’intention de nous décimer »

Dans le sud de Phnom Penh, une angoisse similaire a pris racine parmi les habitants vivant à proximité du lac de Boeung Tumpun et des marécages de Choeung Ek, voués au même sort que le lac de Boeung Tamok.

En 2008, le gouvernement avait annoncé que seuls 520 hectares du lac et 2.500 hectares des marécages seraient conservés en tant que domaines publics. Cette superficie a été revue à 1.500 hectares depuis.

Parmi ces 1.500 hectares, seuls 107 ne seront pas concernés par le développement urbain, selon les estimations de 2020, tandis que des données plus récentes du STT indiquent que seuls 156 hectares sur les 1.500 n’ont pas encore été privatisés ou cédés.

Parmi les 1 000 ménages qui vivaient à proximité du lac de Boeung Tumpun en juillet 2020, seule une poignée a résisté à l’accélération du remblai des lacs et des marécages en 2021 et 2022 (leur laissant peu d’eau pour poursuivre leur activité), supervisée par des agents de sécurité privés, et aux opérations des douzaines de pelleteuses.

Diet Savon achève sa récolte matinale sur l’une des dernières parcelles encore cultivables de la zone marécageuse de Boeung Tumpun, lorsque le vent commence à souffler et à balayer le sable sur ce qui, un temps, fut un lac.

Chaque jour, elle commence sa cueillette matinale à 1 heure, puis vend sa récolte sur le marché. Diet Savon explique qu’elle possédait sa propre exploitation maraîchère avant que les marécages ne soient remblayés, mais qu’elle devait dorénavant travailler sur l’exploitation d’un autre maraîcher pour l’équivalent de 5 dollars par jour.

Diet Savon, 60 ans, ajoute qu’aucun résident ne s’était encore résigné à déménager, car ils attendent de voir quelle compensation leur sera offerte. Ils n’ont toutefois reçu que très peu d’informations à ce sujet et ils ignorent toujours si le lac sera entièrement asséché ou quand il le sera.

« S’il est [asséché en totalité], je retournerai dans mon village dans la province de Prey Veng pour chercher du travail, mais je n’ai aucune idée de ce que je ferai pour survivre », nous confie Diet Savon.

Si le sort du lac de Boeung Tamok se trouve déjà entre les mains de promoteurs privés et d’institutions gouvernementales, les marécages de Boeung Tumpun et de Choeung Ek sont eux aussi voués à être transformés en complexes immobiliers de luxe, en galeries marchandes et autres centres commerciaux dont les résidents du lac ne tireront aucun profit, comme ils l’ont fait remarquer.

La poldérisation des terres via le remblai des lacs a coïncidé avec la hausse des prix des terrains et de l’immobilier lors de l’urbanisation frénétique de Phnom Penh. Mais pour ceux qui ont construit leur vie autour de ces lacs, les chances de pouvoir continuer à vivre dans la capitale diminuent à chaque déchargement de sable dans les eaux du lac.

En observant les transformations passées et les projets futurs de Phnom Penh, il est facile, pour chacun de ses habitants, de se faire une idée de la probabilité d’être chassé de la capitale pour satisfaire la soif des promoteurs immobiliers. Le sort du lac de Boeung Kak, disparu depuis longtemps, donne aux résidents actuels des lacs et des marécages une image assez sinistre des événements à venir, et la construction d’une nouvelle île artificielle sur le Mékong révèle que le gouvernement cambodgien ne fait pas beaucoup d’effort pour tenter de changer les choses.

Au mois de juin, un résident (souhaitant rester dans l’anonymat) qui continuait à défendre ses terres à Boeung Tumpun s’est plaint des monticules de sable sur sa pisciculture, qu’il avait déjà été contraint de déplacer à plusieurs reprises pour faire face à la réduction rapide des limites du lac. Beaucoup de ses poissons sont morts dans les déplacements et, selon lui, il ne lui reste que quelques mois avant de devoir déménager de nouveau son exploitation.

« Ces jours-ci, nous n’avons pas le droit de cultiver de légumes, quels qu’ils soient. Ils ont l’intention de nous décimer », a-t-il déclaré en parlant des autorités locales, qui, a-t-il ajouté, le pressent de plus en plus à partir.

Début septembre, il a confirmé avoir quitté le lac après avoir été forcé à démonter ce qui restait de sa pisciculture.

Ensablés

Le principal constructeur à Boeung Tumpun et à Choeung Ek est Ing Bun Hoaw, sénateur du Parti populaire du Cambodge (CPP), le parti au pouvoir, qui revendique un portefeuille d’activités couvrant les secteurs de la construction, de l’immobilier et des assurances, pour n’en citer que quelques-uns. Le projet de développement Ing City, qui tient son nom du sénateur, aurait, d’après son site web, acquis 2.572 hectares de terres qui, pour la plupart, empiètent sur les marécages de Boeung Tumpun et de Choeung Ek.

Deux des filles du Premier ministre Hun Sen, Hun Mana et Hun Mala, ont également tout intérêt à s’assurer du remblai du deuxième plus grand lac de Phnom Penh pour permettre l’aboutissement de leur collaboration dans un projet de développement immobilier de luxe, Orkide Villa. Parmi d’autres promoteurs figure la société japonaise Aeon, qui travaille actuellement à la construction de sa troisième galerie marchande dans la capitale.

Tous ces projets ont entraîné une forte demande de sable – plus de 77 millions de mètres cubes selon les estimations des ONG – dont la majorité proviendrait des fleuves Mékong et Bassac.

Parmi les sociétés prêtes à satisfaire cette demande massive l’on retrouve Global Green Energy Development, une société liée à la famille de l’exploitant forestier Try Pheap, et Hero King, une entreprise gérée par Kim Heang, épouse de Ly Yong Phat, magnat du bâtiment, en plus de cinq autres personnes, qui selon des sources, seraient leurs enfants.

À l’instar de Try Pheap, le succès économique du portefeuille d’activités très diversifié de Ly Yong Phat a été assombri par une expropriation de terres menée par des personnalités politiques et industrielles et des activités agricoles industrielles destructrices qui continuent de laisser leurs marques à travers le pays.

Le transport du sable des fleuves vers les lacs ne fait que créer davantage de problèmes. En témoigne Om Vi, 55 ans, qui vit sur une péniche en bois à l’ombre de l’hôtel Sokha, qui appartient au magnat Sok Kong et qui s’élève à la confluence des fleuves Mékong et Tonle Sap, à Phnom Penh.

Ayant exercé l’activité de pêcheur pendant onze ans dans la région de Chroy Changvar, Om Vi se souvient du temps où quelques barges de sable sur les fleuves représentaient à elles seules un véritable spectacle. Aujourd’hui, ce sont dix à vingt bateaux qu’il voit passer à tout moment de la journée.

Ces barges ont complètement détruit, à maintes reprises, les filets de pêche d’Om Vi, pourtant, lorsqu’il réclame un dédommagement, les réponses sont contradictoires.

« Parfois, ils me payent, d’autres fois, je me retrouve avec une arme pointée sur moi, alors maintenant, j’essaie juste de les éviter », rapporte-t-il, et il précise qu’il ne pourrait pas identifier les sociétés propriétaires des bateaux.

De nombreuses tentatives ont été entreprises pour joindre Global Green et Hero King (avec des numéros de téléphone répertoriés par le ministère du Commerce) afin d’obtenir leurs commentaires. Mais elles sont toutes restées vaines, et ni l’une ni l’autre des sociétés n’a daigné répondre à nos courriels.

Au nord du pays, des activistes, des chercheurs et des membres de la communauté locale de Boeung Tamok ont déjà fait part de livraisons quotidiennes de sable par camions à benne aux abords du lac visant à le remblayer.

L’élite cambodgienne s’était déjà empressée de mettre le grappin sur des parts d’un projet de développement dans le nord de Phnom Penh, voué à devenir l’un des plus ostentatoires de la région, bien avant les opérations de remblai de Boeung Tamok. Une note du gouvernement a révélé que parmi ces hautes personnalités figure la femme de Ly Yong Phat, Kim Heang, qui a personnellement reçu 30 hectares de Boeung Tamok en 2020, alors que sa société travaille actuellement au remblai du lac. Nos tentatives de joindre Kim Heang sont elles aussi restées vaines.

Kok An, sénateur du CPP et également à la tête d’une société de négoce de tabac et de plusieurs casinos, a obtenu une parcelle de Boeung Tamok de 155 hectares en 2021, alors que le commandant de la police militaire Sao Sokha, le commandant en chef Vong Pisen des forces armées royales cambodgiennes, un ancien chef de la police militaire Ya Kim Ey, un fonctionnaire militaire nommé Sea Sambath et un individu inconnu du public nommé Pov Meang se sont partagé au total près de 36 hectares du lac.

Sur la liste exclusive des futurs résidents de Boeung Tamok figurent des personnalités telles que Chea Sophamaden, la fille du ministre de l’Aménagement du territoire Chea Sophara, et Choeung Theanseng, dont la société Pheapimex Group aurait contribué au remblai des lacs de Phnom Penh. Pour rappel, Choeung Theanseng est le frère de Choeung Sopheap, femme de Lao Meng Khin, sénateur du CPP.

Au cours de l’année 2022, près de 105 hectares de Boeung Tamok ont été cédés à onze individus privés et à l’administration municipale de Phnom Penh (qui a reçu près de 28 hectares). Ces chiffres contrastent fortement avec le rythme effréné auquel le lac a été confronté lors de sa division en 2020 et 2021, où 665 et 1.263 hectares avaient respectivement été cédés par l’Etat à des nouveaux propriétaires.

Les plus pauvres face à un véritable désastre

Bon nombre de ceux qui achètent ces terrains conquis sur les lacs remblayés de Boeung Tamok et de Boeung Tumpun disposent de ressources suffisantes pour supporter le coût environnemental de leur nouvelle acquisition. Mais pour la majorité des résidents de Phnom Penh, les risques d’inondation ont toujours été bien réels et atrocement dévastateurs.

« Il y a un gros risque pour qu’une grande partie de la capitale se retrouve sous les eaux en cas d’inondation massive », met en garde Harri Hudson, géographe doctorant à Royal Holloway, Université de Londres, qui étudie actuellement les risques d’inondation à Phnom Penh. « Autrefois la ville n’était faite que de marécages, alors inévitablement, si vous construisez sur les zones marécageuses, il y a un risque pour que la ville croule sous son propre poids. »

L’essor de la construction de Phnom Penh s’est traduit par un une augmentation des zones urbaines qui se sont étendues de 3.000 hectares en 1973 à 4.000 hectares en 1990 pour finalement couvrir 25.000 hectares en 2015. Boeung Tamok et Boeung Tumpun servaient tous deux de zones de récupération d’eau de pluie – un moyen de protection contre les inondations naturelles – mais les projets de développement choisis pour la capitale par ses habitants les plus aisés mettent des milliers d’autres en danger.

Ni Khoung Sreng, gouverneur de Phnom Penh, ni Met Measpheakdey, porte-parole de la municipalité, n’ont répondu aux questions concernant les risques d’inondation dans la capitale et la probabilité d’exacerbation de ces risques en raison du remblai des lacs.

Si les inondations étaient déjà fréquentes à Phnom Penh avant le remblai des lacs, Harri Hudson indique que les communautés pauvres ont toujours été les plus frappées par ces catastrophes.

« Quand il y a des inondations, les ordures et les eaux usées sont refoulées via les canaux vers ces communautés. J’ai entendu parler d’enfants qui tombent des ponts en bois construits entre les maisons inondées et qui se noient, ajoute Harri Hudson. Et l’eau est si acide qu’elle détruit les installations électriques des habitants, qui doivent en acheter de nouvelles pour les remplacer. »

L’évaluation de la capacité de drainage, des infrastructures et des modélisations des crues pourrait permettre d’améliorer les stratégies de prévention et d’atténuation, fait-il observer.

« Le gouvernement pourrait mettre un système en place pour agir de manière efficace contre les inondations, s’il daignait les reconnaître en tant que catastrophe, en tant que problème économique et de santé publique, pas uniquement en tant que problème environnemental, souligne-t-il. Cela reviendrait à reconnaître le désastre environnemental qui va découler des inondations de Phnom Penh – en fait, ce désastre environnemental, il est déjà bien présent. »

Quand nous nous entretenons avec le pêcheur Khun aux abords du lac de Boeung Tamok, il affirme être plus que conscient des ravages que le remblai du lac pourrait causer sur la capitale, tant au niveau de l’environnement que des moyens de subsistance pour la population.

« Je n’ai aucune idée de ce que ces gens riches ont dans la tête, déclare-t-il. Mais ce lac permet de stocker l’eau de pluie, de protéger la ville des inondations, de nourrir des centaines de familles, c’est un gagne-pain pour des milliers d’entre nous, et ils veulent nous enlever tout cela ! »

Par Gerald Flynn – Les Echos Planète / Mongabay.com – 20 décembre 2022

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